Parents confinés

Aujourd’hui une bonne copine, Sue (psychologue clinicienne), a plein de choses à nous dire, et c’est avec plaisir que je lui donne les clés ici.


Cela fait maintenant 15 jours que nous sommes calfeutrés chez nous. Chez nous, ça va du studio, à la maison avec jardin et voisins éloignés. Et « nous, » ça commence à deux mais ça peut être beaucoup plus.

Chacun invente son confinement, avec des jours plus ou moins brillants, et des stratégies évoluent avec plus ou moins de succès. Je ne propose pas de conseils, chaque famille sait en général comment s’en sortir, l’idée est plutôt de partager ce que j’ai vu et qui m’a l’air bien ces derniers jours, par thèmes totalement arbitraires.

Le meilleur moyen de contenir l’angoisse qui rôde, c’est d’offrir un cadre à toute la famille. Tout l’enjeu est résumé dans le cadre : pas trop souple, ni trop ferme, choisissez-le comme le matelas de vos rêves.

Le cadre

Physique : on travaille où, on dort où, quels sont les espaces partagés ? Et surtout, quels sont les espaces dans lesquels chacun peut s’isoler un peu ? Pour passer un coup de fil, pour lire, pour ne rien faire, pour se reposer ? Le cadre physique, c’est aussi la répartition des tâches ménagères. Qui met la table, qui débarrasse, qui cuisine, qui nettoie quelle pièce, à quelle fréquence ? Quand l’espace est trop petit, une répartition des pièces par fonction et non par personne peut être plus adaptée. Un détail : toquer à la porte avant d’entrer dans une pièce. L’intimité est rare donc précieuse, ces derniers temps.

Temporel : l’école à la maison aide certains à structurer leurs journées. Essayer de se lever plus ou moins à la même heure et commencer la journée ensemble peut permettre de s’accorder pour la journée. Si on pense à une journée de classe de maternelle, ou même de primaire, les enfants nous décrivent souvent le découpage de la journée. Ils savent quelle va être la prochaine activité et ça change tout. L’idée est la même à la maison.

Le matin, se poser et voir quelles sont les contraintes de chacun.

Ensuite, voir comment se répartissent les corvées.

Enfin, noter à quel moment les parents sont disponibles pour les enfants. Pour un tout petit, il faut compter sur la présence d’un adulte pour tous les temps d’éveil, évidemment. Si vous tentez de travailler et gérer votre descendance, il y a peu de chances que vous teniez la distance.

Avec les plus grands, il faut aussi prévoir des moments de disponibilité. Ce peut être une fois par heure ou toutes les deux heures. Ils peuvent poser leurs questions pour le travail scolaire, ou discuter. Mais ne pas vous interrompre toutes les cinq minutes et vous empêcher de travailler ou de lire. Ou de zoner sur Internet car vous êtes humain.

Dire à un enfant « je n’ai pas le temps ! » est une chose. Dire « OK, j’ai entendu, ça peut attendre 17 heures ? » en est une autre. Le pli se prend vite. J’ai vu une famille utiliser une ardoise magique quand les parents sont en télétravail. La question a le mérite d’être silencieuse et écrite.

Les moments de détente peuvent être pris ensemble : sport à telle heure, film choisi ensemble à telle heure, cuisine marrante ensemble. Dans une fratrie, ils peuvent se donner des cours mutuellement (aujourd’hui j’ai eu un échange spontané de cours d’aquarelle/cours d’harmonie entre deux ados qui n’a été plaisant ni pour mes yeux ni pour mes oreilles, mais deux ados ravis).

Ne pas oublier les moments de détente solitaire. Si c’est dans la même pièce, un casque peut permettre de s’isoler.

Les transitions

Les moments difficiles sont souvent des moments de transition : le début du confinement, et les moments où l’on passe d’une activité professionnelle à une activité familiale, d’un moment seul à un moment en groupe. Si un membre de la famille travaille à l’extérieur, essayer de lui offrir un sas de décompression juste à lui pour faire la transition entre les deux. Ce sas est symbolique, il va de l’apéritif à la douche, à la sieste, au changement de vêtements.

Les écrans

Les recommandations officielles sont connues, plus l’enfant est jeune, moins le temps d’écran doit être important. Pour les plus jeunes, en âge préscolaire, éviter les jeux sur le téléphone, l’écran est petit, et quand vous téléphonez vous aurez du mal à expliquer qu’en fait vous êtes en train de travailler 😊

Avec l’école à la maison, le temps d’écran augmente fortement. Les enfants peuvent suivre un cours en ligne, et le commenter et échanger sur messagerie simultanément (ce qui remplace le bavardage en classe). En dehors de ces heures, idéalement, il faudrait réguler le temps passé devant un écran et surtout passer un temps choisi : un jeu, un film, une série sur un écran de bonne qualité. De préférence sous le regard d’un adulte et pour un temps limité et accordé dès le départ.

La grande difficulté dans ces conditions est de nous fixer nous-même des limites. Voir son parent scotché aux nouvelles sur son smartphone enlève toute crédibilité quand il demande à l’enfant de lâcher son téléphone. Essayer de regarder ensemble, de faire ensemble quand c’est possible.

La question centrale est aussi de distinguer l’usage professionnel et scolaire et l’usage de loisir des écrans, si possible en variant le type d’écran.

Les devoirs

Les professeurs maîtrisant l’école à distance existent, mais ils sont rares. Certains parents souhaiteraient reproduire une journée d’école à la maison, d’autres avoir le moins de devoirs possible. L’idée principale est d’avoir une activité scolaire régulière, pas de se mettre en mode panique pour cause de retard scolaire.

Le parent n’est pas un pédagogue, mais au début il faut surveiller et voir, après lui avoir donné un cadre de travail, comment l’enfant s’en sort. En maternelle je reste convaincue que compter les pâquerettes dans le jardin, être responsable d’un animal domestique et apprendre à faire des crêpes est aussi très instructif. Pour les autres classes, ne pas hésiter à faire part au professeur ou aux délégués des difficultés de l’enfant. C’est une chose de trouver une vidéo pédago-marrante sur l’ADN pour un enfant de 4e, une autre de passer trois heures par jour à jouer (mal) au professeur.

L’angoisse

L’angoisse de mort se rappelle à nous plusieurs fois par jour. En temps normal, c’est une ombre ou un frisson, que l’on balaye. Là elle nous est assénée tous les soirs avec le nombre de victimes.

Adultes : Si l’on veut affronter ces chiffres, les confronter aux chiffres habituels de la mortalité en France permet de respirer un peu mieux. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas la peste bubonique non plus. Au bout de ces deux semaines, j’ai l’impression que soit on refuse de se laisser imposer ces informations en bloc, soit on apprivoise peu à peu cette inquiétude.

Cette angoisse crée chez beaucoup d’entre nous un besoin de faire des choses, de passer à l’action, elle « coupe » la pensée. Si cela peut nous servir à trier nos placards ou enfin nettoyer le garage, au travail ! Si le résultat est une série d’injonctions et un plan de guerre pour occuper tout le monde tout le temps, sans temps de relâche, cela mène à l’explosion.

Enfants : déjà des questionnements existentiels font surface ; sur la vie, la mort, la naissance, l’absence, l’existence de Dieu. C’est le moment de transmettre et expliquer vos positions sur le sujet, bon courage 😊. Ce que je vois aussi ce sont des questions sur le fait de grandir, de passer à l’étape d’après. Grandir c’est aussi voir que ses parents vieillissent, donc les rapprocher de la mort. Cela peut être source de crises d’angoisses ou de régressions. Dans les deux cas, on écoute, on rassure, on câline, on accompagne la régression. Il est rarement nécessaire de faire plus, offrir un espace où l’enfant sent qu’il peut déposer tout ça c’est précieux. A nous de résister à la tentation de passer trop rapidement à autre chose, ou de couper. Les larmes sont parfois nécessaires.


(Ici Stéphane à nouveau.)
Merci Sue, j’ai appris plein de trucs et remis en perspective d’autres trucs. Bref, c’est une histoire de trucs, quoi.

Commentaires

  • Stéphane (1er avril 2020)

    En maternelle je reste convaincue que compter les pâquerettes dans le jardin, être responsable d’un animal domestique et apprendre à faire des crêpes est aussi très instructif.

    Tiens ça me rappelle une anecdote avec ma fille quand elle était en deuxième année de maternelle. On passe le petit pont près de l’école, et puis il y avait des canards. On s’arrête, on regarde, je commence à expliquer un peu qui sont les mâles, qui sont les femelles, bref ; nous voilà en retard. On se remet doucement en chemin avec ses petites pattes, et quand on arrive à l’école la porte est déjà fermée, l’heure de rentrée est passée.

    Je sonne,on nous ouvre, je demande à la maîtresse de m’excuser en disant quelque chose comme « Il y avait des canards dans la rivière, on a fait une leçon de choses. » Sourire jsuqu’aux oreilles de la maîtresse hilare : « Oh mais vous avez très bien fait ! »

    Je la garde dans mon cœur, cette petite histoire.

    Répondre à Stéphane

  • Boris (2 avril 2020)

    Pour celles et ceux que ça intéresse, il y a des fiches intéressantes sur le site de l’Hopital Universitaire Robert Debré-Paris, comme par exemple "Bien organiser le temps des devoirs scolaires" ou "Comment aider votre enfant anxieux face au Coronavirus".

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  • Stéphane (3 avril 2020)

    Boris : Merci Boris, on me souffle même dans le cornet par ailleurs qu’il y a pléthore de fiches pratiques.

    Répondre à Stéphane

  • Mère Teresa (6 avril 2020)

    Merci pour ce billet, donc j’ai découvert l’existence tardivement.
    Je suis en télétravail et parent. Donc je jongle entre mes casquettes.
    Clairement, ce qui rassure mes enfants, c’est le rythme prévisible, la routine, ce qui est annoncé. Mais tout aussi clairement, je suis exigeante et je tâche d’être une parente idéale. C’est rude de se rendre compte du principe de réalité (comme dans Amélie Poulain).

    Répondre à Mère Teresa

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