Validisme involontaire

Souvent ce n’est pas fait exprès. Maladresse systémique et tout ça.

Dans son blog Couper l’herbe sous les roues que je découvre, plein de choses intéressantes écrites par Malick Reinhard. Dont ça :

Avant-hier, j’étais un singe savant. Ce soir, je deviens un paquet encombrant qu’on enjambe pour parler à son propriétaire. Dans tous les cas, je ne suis jamais à ma place.

On comprend la colère, la réduction d’une personne à son handicap perçu. D’ailleurs ça a un nom, ça s’appelle l’essentialisation, soit l’acte de réduire un individu, une entité, à une seule de ses dimensions. On avance progressivement sur ce terrain, par exemple en passant de « handicapé » à « personne en situation de handicap », et ça tombe bien vu que le handicap est fonction du contexte, il est donc situationnel.

Il y a quelque temps j’ai fait un repas avec une dizaine de personnes sourdes, dont seulement une ou deux étaient oralisées [1]. J’ai certes des rudiments, mais autant que j’ai d’espagnol pour faire le touriste ; autrement dit une poignée de mots, suffisamment pour être poli et/ou faire sourire [2], largement pas assez en tout cas pour discuter avec fluidité. Hé bien j’ai été drôlement coincé parce que, tiens-toi bien devant la révélation : j’étais en situation de handicap. J’ai souri du bonheur de pouvoir vivre ça (et de la gentillesse et des efforts des personnes qui m’aidaient), et rêvé de mettre à notre table toute une pelletée de gens pour leur faire comprendre la notion de situation de handicap.

Mais revenons à nos moutons.

L’article est passionnant, il rentre dans le détail des situations qui déclenchent des remarques maladroites souvent blessantes — et la souffrance et la colère qui en découlent.

Je vois des réactions à cet article, épidermiques et compréhensibles : « envie de tout cramer », « y’a des baffes / des coups de taser qui se perdent », « à vomir ». Sauf que, sauf que, sauf que c’est souvent involontaire.

Un exemple sur un autre sujet, je développe et je reviens, ne bougez pas : il y a quelque temps à Paris Web, a eu lieu une table ronde « Femmes dans la tech ».

Je suis à l’extérieur de l’amphi, à discuter avec un staffeur (coucou Gaël !), et un mec vient d’en sortir. Il me confie qu’il ne comprend pas pourquoi on fait une table ronde sur le sujet, alors que quand même, on ne fait jamais ça pour les hommes, bref si je résume ça a l’air d’être un peu du n’importe quoi cette table ronde.

Deux réactions possibles à ce moment-là :

  1. Je m’emporte devant la bêtise ;
  2. Je me pose et j’explique.

Il n’est pas bête (donc on va éviter la réaction 1), il lui manque juste le recul nécessaire. On passe dix minutes à discuter, je lui explique ce qu’est la discrimination systémique, la souffrance des personnes discriminées, agressées par le système et les gens qui sont dedans, et dont nous faisons souvent partie [3]. Je lui expose des trucs, comme la sous-représentation des femmes dans les milieux techniques, et comment ça ne sort pas d’un chapeau mais que c’est lié à un ensemble de facteurs culturels et historiques.

Il repart, plongé dans des réflexions inédites. Petite victoire personnelle d’avoir un peu fait bouger les lignes à ma petite échelle, une personne à la fois.

Revenons à nos moutons à nouveau, qui pendant ce temps se sont encore égaillés joyeusement dans les prés dilatoires [4].

J’ai longtemps été « en colère contre tous ces cons », pour citer mon moi d’avant. Comment ?, les gens ne comprennent pas notre vie, nous rabaissent, sont pleins d’a priori simplistes, font tellement de remarques à la noix, confondent gentillesse et commisération.

Et un jour j’ai pigé : quand on ne connaît pas la différence, on dit n’importe quoi. Par exemple pendant des années j’ai pesté contre les fautes d’orthographe trop nombreuses partout. Depuis, j’ai appris toutes les différences cognitives, et comment la correction de la langue est un marqueur social discriminant. Ah tiens : j’avais intégré depuis toujours une construction systémique.

Maintenant, je me pose et j’explique. Et je me réjouis du regard des enfants qui n’ont pas honte de regarder ce qui est différent pour essayer de comprendre ; et quand ils demandent je réponds. Je sais que la plupart du temps, c’est une bonne intention, une maladresse, voire une très très grosse maladresse ; souvent aussi une sollicitude mal posée, un réflexe inconscient de commisération en guise de réaction.

Attention, je ne critique ni la réflexion ni la souffrance de Malick, dont les articles, justement, se posent et expliquent. Je complète juste avec ma maigre expérience.

Pendant qu’on y est, je conviens que dans ces pages je ne suis que très (très très) rarement accessible aux personnes en situation de handicap lié à la lecture. Cent fois sur le métier et tout ça.

Et puis quand même des fois c’est juste nul. Il y a une dizaine d’années un collègue me présente à un autre :« Stéphane : il n’entend que ce qu’il veut ». Je n’ai pas vraiment souri. Retour à la case départ.

Pour conclure : content d’avoir découvert Couper l’herbe sous les roues de Malick Reinhard. Merci Lara !

Notes

[1] Définition rapide : « une personne sourde oralisée » signifie qu’elle peut discuter avec vous et moi avec une capacité plus ou moins grande de parler avec la voix pour se faire comprendre des gens qui ne parlent pas la langue des signes.

[2] Dans le désordre, en LSF : bonjour, comment ça va, fatigué, pipi, café, manger, faim, et puis une insulte parce que quelle que soit la langue, on apprend toujours une insulte dans les premiers mots, c’est marrant ; et quelques trucs de plus mais je ne vais pas faire l’inventaire ici, ce serait long et inutile.

[3] Mais chaque jour qui passe, il faut travailler sur soi, déconstruire. En passant, je ne suis pas trop fan du terme « déconstruire » parce que c’est trop synonyme de « détruire », mais je n’en ai pas d’autre alors on va le garder pour l’instant.

[4] C’est beau comme un roman français, s’auto-contratula-t-il.

Commentaires

  • Gaël (5 septembre 2026)

    Coucou Stéphane 👋
    😘

    Répondre à Gaël

  • Sacrip’Anne (7 septembre 2026)

    Plutôt que déconstruction, je préfère enrichissement, de même que le toi d’avant est celui d’aujourd’hui qui a appris, en a pris plein la gueule, a cueilli de jolies choses au passage.

    On n’est fini que quand on meurt. Plus que parfait de l’existence.

    Et on a le droit d’être pédagogue parfois et agacé d’autres, même un savant et instable mélange des deux est possible, il me semble.

    Répondre à Sacrip’Anne

  • David L. (8 septembre 2026)

    > Par exemple pendant des années j’ai pesté contre les fautes d’orthographe trop nombreuses partout. Depuis, j’ai appris toutes les différences cognitives, et comment la correction de la langue est un marqueur social discriminant.

    Tiens on a fait le même bout de chemin 🙂

    Répondre à David L.

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