Sidération

Je viens de revoir Extrêmement fort et incroyablement près, et ça m’évoque des émotions variées et complexes, difficiles à mettre en mots. C’est mon tort, ça, tout vouloir mettre en mots.

Ça a réveillé, en tout cas, une émotion rare que j’ai vécue ces jours de 2001, qu’on est nombreux à avoir vécue je pense. Cette hébétude, autant une incapacité à comprendre qu’une incapacité à passer à autre chose, cette hypnose devant ces images en boucle de tours percutées, de tours fumantes, de tours effondrées, de gens qui courent dans la fumée lourde de cendres.

Depuis deux mois, je suis bizarre. Je fais illusion, frénétique sur un réseau social, j’écris quelques haïkus, je joue à des défis d’écriture, mais le travail, lui ? Il n’avance pas, ou si peu. Là encore il fait illusion lors des réunions quotidiennes. Je suis à tout ce qui implique ma présence, j’y suis au sens d’une présence pleine et entière (à peu près) qui requiert mon attention, mon écoute, mes réponses, mes suggestions. C’est déjà pas mal, diront certains (et c’est une promesse que je peux encore redémarrer, pleinement et entièrement à ce que je ferai). Mais c’est presque tout. Le reste prend du retard. Je constate autour de moi que je ne suis pas tout seul, en tout cas parmi ceux qui osent aborder le sujet.

Est-ce que c’est de la complaisance, de la fainéantise ? Bien sûr qu’on se pose la question. Bien sûr que je me demande si c’est la faute aux addictions faciles (réseau social, je te regarde), bien sûr que tous les jours je me fais une liste de choses à faire en me promettant qu’avec une « boucle de rétroaction positive » je serai bien content de l’avoir cochée en entier, parce qu’on est toujours content d’avoir fait ce qu’on s’est promis de faire, et qu’on ferme l’ordinateur le soir venu avec la satisfaction du travail accompli.

Mais non, ce n’est pas de la complaisance (je l’ai connue de près, celle-là), ni de la fainéantise (je suis trop actif pour ça, trop occupé ne serait-ce qu’à courir après des chimères).

En revoyant ce film, en revivant indirectement les émotions passées, je retrouve ce mot qui dit où j’en suis, où nous en sommes : sidération.

Va savoir combien de temps ça va durer.

(Mettre un nom sur les problèmes, c’est commencer à les résoudre.)

Demain, je prends mon vélo (si j’ai le courage !) et je vais revoir des copains pas vus depuis deux mois. Premiers copains à revoir sans l’indirection d’un écran. Peut-être le début de la suite ?

Commentaires

  • nicosomb (16 mai 2020)

    Et tu pédales, pédales, pédales beaucoup, et tu viens sur la Côte d’Opale. Je t’attends.

    <3

    Répondre à nicosomb

  • Tomek (16 mai 2020)

    J’ai l’impression que beaucoup sont passés / passent par là, en le disant ou non, car c’est parfois peu avouable, notamment vis à vis du client / de l’employeur.

    Comme tu dis, l’essentiel est de s’en apercevoir et de mettre un nom dessus. Non Jeff, t’es pas tout seul. ;-)

    Répondre à Tomek

  • Nicolas Hoizey (17 mai 2020)

    J’ai bien l’impression que tu as mis le doigt sur ma situation depuis deux mois. J’avance tout doucement, hébété, pas du tout « productif », vite détourné de mon travail et avec tant de mal à m’y remettre. Sidéré, oui.

    En 2001, j’avais clairement été sidéré, oui, même plus violemment, mais c’était loin géographiquement et contenu dans une durée brève, la sidération n’avait pas trop duré. Là, ça dure, c’est proche, palpable.

    (Je n’ai pas vu ce film, je note…)

    Répondre à Nicolas Hoizey

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