Qu’est-ce qu’une experte / un expert accessibilité ?

Un petit questionnaire qui n’a l’air de rien (une question !) et des réponses riches, variées, et qui prêtent à réfléchir, que demander de mieux pour l’été qui commence ?

Il y a quelques semaines, après une discussion avec des camarades, je me disais qu’il serait bien de poser cette question, que je me faisais fort de synthétiser ici même à la suite. Dont acte.

Le questionnaire se présentait ainsi :

  1. Qu’est-ce qu’un·e expert·e accessibilité pour vous ? Comment expliquez-vous votre métier ? (réponse libre, longueur libre)
  2. Votre réponse est-elle anonyme ?
    1. Si oui OK je note
    2. Si non, sous quel nom/intitulé de poste puis-je vous citer ?

Voilà les réponses, dans leur ordre d’arrivée, et j’en ajouterai au fur et à mesure.
(Vous pouvez m’envoyer vos réponses par mail à sondage2021@nota-bene.org et je les y ajouterai)

Note liminaire : faut-il le rappeler, les propos tenus ci-après n’engagent que leur auteur/autrice et sont le reflet de leur réflexion à ce jour. Je ne me suis permis que de remettre en forme certaines expressions (« a11y » réécrit « accessibilité » pour des questions de lisibilité — d’ailleurs si d’autres termes sont confus ou obscurs, n’hésitez pas à me le faire savoir et j’amenderai le texte) et de corriger certaines fautes d’orthographe.

Grand merci aux personnes qui ont répondu, et je lis dans les réponses beaucoup de grain à moudre, j’y reviendrai sans doute dans le futur (ou le turfu si tu veux [iel se reconnaîtra]).

Denis Chêne, Chercheur en interaction homme-machine, spécialisé en Design for All (Conception Universelle)

Un «  expert accessibilité  » c’est avant toute chose un gros flou sémantique car cela ne décrit pas un métier mais une compétence sur la thématique de l’accessibilité.
Moi je suis «  expert en cuisine niçoise  », cela ne fait pas de moi un cuisinier ; je suis peut être juste un consommateur de cuisine niçoise ; ou un connaisseur de l’histoire de la cuisine niçoise…

Le sujet c’est l’accessibilité de l’interface. Parlons donc des métiers de l’interface : 

  • Ergonomie de conception amont (analyse des besoins, spécifications IHM)
  • Architecture
  • Développement (faisabilité technique, développement)
  • Design graphique, sonore et maquettage
  • Ergonomie des retours utilisateurs

Un expert accessibilité c’est donc soit un ergonome qui connaît les besoins et les solutions d’interface des personnes en situation de handicap, soit un architecte ou un développeur connaissant les règles techniques et qui les comprend en termes de besoins (pour les implémenter correctement), soit un designer graphique/sonore au courant des besoins et contraintes de cette cible.

Hergé Deuzat

Ce qui pour moi fait la différence entre l’expert et le non expert en accessibilité, ça n’est pas de savoir bien renseigner un attribut alt (ou même de savoir que ça n’est pas "une balise"), c’est :

  1. une connaissance technique plus approfondie que les dev-fronts (ce qui aujourd’hui n’est pas bien dur) sur la partie ARIA plus particulièrement et l’impact d’ARIA + JS sur les technologies d’assistance (TA)
  2. une connaissance plus approfondie sur les usages et les différentes TA, et donc inévitablement sur le handicap et les multiples situations de handicap qui existent lors de l’usage de l’outil numérique.
  3. la connaissance du référentiel (les WCAG) dans sa complexité et de ses documents annexes. Comprendre ce qu’est la conformité, et pour les français, l’interprétation de la méthode de tests qu’est le RGAA.
  4. enfin, savoir différencier conformité au référentiel et utilisabilité par les personnes en situation de handicap.

Sylvain Pigeard, expert technique en accessibilité chez Orange

Je dirais que c’est une personne qui depuis qu’elle a choisi la pilule rouge pour prendre connaissance de la vérité fait le lien entre le monde réel et le monde de ceux qui ne veulent pas encore savoir. L’expert en accessibilité agit souvent seul ou en équipe réduite mais peut compter sur le soutien indéfectible de ses coéquipiers pour l’aider dans sa quête d’un monde réunifié.

Anonyme

Personne qui a la capacité de guider d’autres personnes (développeur, designer etc) à mettre en place l’accessibilité sur un site / appli (pour ne citer qu’eux, mais il y a bien d’autres supports où l’accessibilité numérique reste importante).
L’expert accessibilité est (ou plutôt devrait être) là dès le début d’un projet (dans ce cas on passe de la notion de « rendre accessible » à celle de « faire accessible »).
Il peut commencer à donner ses conseils dès la phase de conception des wireframes, puis sur toutes les phases importantes du projet : maquette, développement, et avant la mise en ligne du contenu pour sensibiliser les contributeurs aux erreurs à ne pas commettre.

A l’étape des wireframes l’expert est déjà en mesure de savoir si l’interface va être plus ou moins difficile à mettre en place ET de façon accessible.
Dès cette phase-là, il pourrait ne pas se faire d’ami, mais il pourra aussi garantir une certaine facilité dans la mise en place de l’accessibilité.

Lors de la conception des maquettes sont réalisées, on pourrait penser que l’expert accessibilité n’a pas de rôle à jouer, mais au contraire, il y a quelques petits détails sur lesquels il peut intervenir, notamment sur l’identité visuelle.
Un petit problème de contraste est un détail pendant la phase de maquette, mais ça peut devenir très vite un gros problème lorsque l’identité visuelle est validée et adaptée aux différents supports de communication, ou lorsque le site est déjà en ligne.

Avant et pendant l’étape de développement, l’expert doit pouvoir guider les développeurs sur la bonne sémantique HTML à utiliser et sur les bonnes pratiques / règles d’accessibilité.

L’expert oriente les développeurs sur ce qu’on doit obtenir comme comportement (par exemple pouvoir utiliser le site uniquement à la navigation clavier) mais pas sur comment réaliser le code en lui-même (sauf quand on parle de sémantique, un titre sera toujours entre des balises , aucune autre balise ne peut la remplacer correctement).

Ensuite, de préférence avant la mise en ligne, l’expert est capable d’indiquer une liste de bonnes pratiques aux futurs contributeurs (par exemple ajouter un texte alternatif aux images porteuses de sens).

Enfin, toute évolution (fonctionnelle, graphique) devra également passer par l’expert, pour continuer de garantir un bon niveau d’accessibilité.

Nathalie Rosenberg, Senior UX designer

L’expert est là pour appuyer, conseiller, guider, mais il aura toujours plus de connaissances que les autres membres de l’équipe qui ont d’autres chats à fouetter. J’ai fait la certification Accessiweb et la formation Temesis, mais techniquement, je suis larguée en accessibilité. Je sais orienter pour les points qui concernent les contributeurs (les ALT par exemple), mais niveau code avec du JS, je n’ai jamais acquis tout ça. Je peux donc dire que j’ai une certaine expertise mais qu’un vrai expert à mes côtés apportera bien plus que les bases. On peut dire la même chose en UX, on sensibilise les équipes mais ils ne peuvent pas tout assumer.

Armony Altinier, fondatrice et présidente de Koena

Je me définis plutôt comme consultante et formatrice en accessibilité numérique depuis 2007. Mais on me qualifie effectivement souvent d’experte et je me reconnais volontiers comme dotée d’une expertise en matière d’accessibilité numérique.

Je pense que le terme d’expert vient de la formation AccessiWeb de l’association BrailleNet, qui délivre des certificats de réussite intitulés "Expert AccessiWeb en Évaluation", après 5 à 7 jours de formation.

Le mot "expertise" a un double sens il me semble :

  1. Évaluation de la conformité vis-à-vis d’une norme. Si vous avez un dégât des eaux, un expert dépêché par votre assurance va évaluer les dégâts. Si vous faites de l’audit RGAA, vous faites donc une expertise.
  2. Grande maîtrise et expérience dans un domaine de compétences.

Or, cette confusion entre les 2 acceptions du mot expert peut conduire à des incompréhensions, des malentendus.

Je préfère de loin parler d’auditrice ou auditeur, qui peut être junior, confirmé ou senior, voire expert. Sinon, il faudrait parler parfois d’expert junior... Ou expert expert ?

Il y a un réel enjeu dans la définition des métiers de l’accessibilité numérique. Nous y travaillons chez Koena à l’échelle européenne, car il nous semble intéressant d’inclure la dimension interculturelle dans nos recherches. Par exemple, sur le projet IMPACT, nous formalisons un nouveau métier de médiateur/médiatrice en accessibilité numérique avec l’Université Autonome de Barcelone, Dublin City University, Normandie Université et ECQA (agence de certification européenne basée en Autriche).

Les métiers que j’ai identifiés pour le moment sont :

  • Auditeur/auditrice. Ouvert aux juniors. Demande de la rigueur, certaines connaissances, mais peut facilement se transmettre et s’encadrer.
  • Consultant/consultante : demande des compétences plus importantes. Il faut non seulement maîtriser les règles d’accessibilité numérique et savoir réaliser un audit, mais également avoir les qualités et une posture de consultant. J’imagine que ces qualités peuvent être définies différemment selon les enjeux et positionnements des entreprises. Chez Koena, c’est une compréhension fine des besoins des personnes handicapées et une lucidité sur les biais validistes que je vais rechercher, en plus de la posture d’écoute client propre aux métiers du conseil par exemple.
  • Formateur/formatrice. Comme pour auditeur, c’est un métier plus facile à transmettre il me semble, car il n’y a pas forcément besoin de beaucoup d’expertise en accessibilité numérique pour commencer. En revanche, il faut de solides compétences pédagogiques. Un bon consultant, aussi expert soit-il, ne sera pas forcément un bon formateur... Et vice versa.

Je vois en plus de ça 2 autres métiers émergents et indispensables pour ancrer l’accessibilité numérique dans une réelle culture d’inclusion :

  • référent/référente accessibilité numérique (RAN), ou encore Manager accessibilité numérique. C’est presque plus une responsabilité qu’une compétence. Inutile d’avoir une expertise forte en accessibilité numérique je pense pour être RAN. En revanche, il faut pas mal de "soft skills", des qualités managériales, du leadership, une vision stratégique, une force de conviction...
  • médiateur/médiatrice en accessibilité numérique. On y travaille, c’est une approche complètement nouvelle. On espère financer une thèse sur ce sujet d’ailleurs.

Vincent Aniort, expert technique en accessibilité chez Orange

L’expert accessibilité c’est un gars qui sait faire plein de choses, un mouton à 5 pattes :

  • C’est un auditeur qui réalise audits et déclarations
  • C’est un technicien front qui assure du support aux projets
  • C’est un formateur qui sensibilise et forme les équipes
  • C’est un diplomate, un négociateur qui doit convaincre et expliquer afin de faire passer ses messages auprès des projets
  • C’est un facilitateur qui explique les normes, trouve des solutions adaptées au contexte du projet
  • C’est un avocat des utilisateurs qui est capable d’aller au-delà de la conformité pour faire de l’ergonomie de l’accessibilité
  • C’est un organisateur qui met en place une méthodologie pour assurer la mise en accessibilité, il priorise, trouve des solutions techniques et humaines, met en place de tests utilisateur…
  • C’est un éternel curieux qui veille, expérimente et est force de propositions
  • C’est un membre d’une équipe, il la joue collectif et passe avec plaisir son savoir

C’est un peu de tout ça, plus ou moins selon l’expert mais avant tout un gars passionné et impliqué pour plus d’égalité (d’accès) au numérique dans ce monde.

Anonyme

Un bon expert accessibilité est quelqu’un qui explique mais fait pas chier pour autant
Et si possible a la patience d’expliquer pour chaque point (j’ai pas dit de réexpliquer la même chose)

Anne-Sophie Tranchet, UX designer

Pour moi, une experte accessibilité est capable :

  • d’évangéliser l’accessibilité : à quoi ça sert ? qui ça concerne ? pourquoi c’est important ? en s’adressant à différents types de profils (décideurs, PO, PM, équipe de dev...) et donc en adaptant les arguments (et contre arguments...)
  • connaître l’existence des technologies d’assistances, et savoir les utiliser un minimum.
  • de guider une équipe sur la marche à suivre (comment s’y prendre à un instant T ? comment établir un plan d’accessibilité ? que peut-on faire au court terme ? au long terme ?)
  • de connaître les bonnes pratiques élémentaires, et de proposer des réponses rapides et concrètes aux questions, de rediriger vers les bonnes ressources.
  • de faire un audit rapide et succinct (savoir comment identifier les pages à auditer, et savoir faire un certain nombre de vérifications à l’aide d’outils, en étudiant le code source...)

Pour moi, il n’est PAS nécessaire de :

  • connaître la législation sur le bout des doigts ; mais à mon sens une experte peut s’adresser à une équipe qui n’est pas concernée par la loi (secteur privé, avec CA < 250 M€)
  • connaître le RGAA dans son intégralité par cœur ; mais d’avoir une bonne idée de ce qu’il contient ; et de comment naviguer dedans pour retrouver un/des critères précis.
  • de savoir auditer un site : je pense qu’on peut être expert sans avoir les connaissances techniques nécessaires à auditer les 106 critères.
  • de maîtriser tous les outils d’assistance, sur le bout des doigts.

Sébastien Picq, développeur front senior et référent accessibilité chez ekino

Au sein de l’entreprise, mon statut d’expert me place en référent sur le sujet :

  • j’invite (lourdement ?) les différents acteurs des projets a venir me voir (moi ou les 4 autres membre de notre petite équipe accessibilité créée spontanément et auto-gérée donc) quand ils ont une question liée à ce vaste sujet (légal, organisationnel, ou technique).
  • Je glane des informations à droite et à gauche (parce qu’on a le beau le rabâcher, c’est pas encore un réflexe de venir nous voir) pour savoir quel projet a été signé, quel projet est en cours, quel projet va être livré pour pouvoir aller voir les managers ("Bonjour, auriez vous 2 minutes pour parler de notre seigneur et sauveur le WCAG/RGAA ?") et lever des alertes quand le cadre légal n’est pas respecté par exemple.
  • Je fais de la sensibilisation pour donner un tronc commun de compréhension de l’enjeu de l’accessibilité à l’ensemble des acteurs projets (design, gestion de projet, développeurs ; en interne ou chez nos clients).
  • Je "dois" également faire la montée en compétence des équipes sur les sujets d’accessibilité qui les concernent directement au quotidien (par exemple : usage de la couleur pour le design, ARIA pour les devs). (c’est pas encore fait, c’est un chantier de l’année).
  • J’essaye d’intégrer correctement ce sujet aux process déjà existant de l’entreprise (qui a dit "je fais du lobbying ?")
  • Je réalise les audits d’accessibilité vendus, et peux être mis en relation avec le client pour expliquer le pourquoi du comment il faut faire un audit.
  • Je donne des pistes pour se mettre en conformité post-audit (sans me limiter à mon métier de front)
  • J’explique pourquoi non, un overlay ça ne suffit pas
  • J’écris de la doc au travers de l’entretien une page sur le wiki de la boite sur le sujet (on a une FAQ (ex : "c’est quoi un alt pertinent ?", des ressources liées au sujet (théorique ou technique etc.)
  • Je contribue parfois aux appels d’offres pour sortir un chiffre de mon chapeau magique ("heu... rajoute X% pour l’accessibilité"), ou vérifier que les écrans proposés tiennent la route.
  • Je fais de la veille juridique (enfin de temps en temps), je surveille les évolutions du RGAA et du WCAG, et ce que raconte les experts à temps plein.
  • Et je continue à me former sur le sujet.
    Et tout ça c’est quand j’ai le temps (temps que je trouve façon ninja, ou que j’arrive a négocier quand la prod est un peu plus calme) : comme dit précédemment je suis avant tout dev front (dev JS en vrai) donc j’ai une prod facturable a assurer, et je suis senior ce qui implique également de faire du suivi de mon équipe métier.

Bref, un expert c’est quelqu’un qui sait plus que les autres de quoi ça parle l’accessibilité, qui peut l’expliquer, qui peut en faire / guider les équipes pour livrer un produit conforme et qui se tient au courant de la scène.

Stéphane Deschamps, référent accessibilité chez Orange France Grand Public

Comme tout le monde je me sens comme un usurpateur chaque fois qu’on me qualifie d’expert, mais comme tout le monde j’aime savoir vers qui me tourner quand j’ai besoin d’une réponse pointue sur un domaine. Donc puisque « expert » est le terme consacré, je me définis maintenant comme ça.

C’est un terme très ambivalent. J’ai d’abord été expert technique, là où j’étais censé avoir réponse à toutes les questions techniques de HTML et de Javascript accessibles, les doigts dans le nez.

Ensuite je suis passé du côté de l’évangélisation, et c’est encore un autre genre d’expertise : trouver les bons arguments (oui, il y a de quoi débattre pendant des heures), discuter du bien-fondé des solutions magiques qui n’en sont pas, pousser toutes les équipes et tous les niveaux dans la démarche, avoir toujours le bon cas d’usage à opposer à une fin de non-recevoir.

Bref en résumé il y a deux types d’experts accessibilité selon moi : celui qui sait expliquer les cas concrets d’inadéquation de choix en regard de handicaps et conseiller des améliorations, et celui qui a sur le bout des doigts toute la compétence technique pour montrer l’exacte bonne façon de faire (par exemple : mes copains d’Orange et le pattern de développement accessible d’un chatbot).

Gaël Poupard, Lead technique chez OnePoint

Pour moi un expert accessibilité n’existe pas, ou plutôt est en réalité le chapeau de plusieurs métiers.

On fait généralement référence à cet intitulé pour parler d’un auditeur, qui va jusqu’à la restitution, parfois l’accompagnement. C’était la perle rare qui composait le corpuscule du GTA, la totalité des effectifs d’Atalan, Temesis et consorts.

Maintenant le chapeau d’expert est bien plus vaste, et comme l’accessibilité est transverse, l’expertise peut se situer sur les différents métiers : un CP / PO expert, un dév expert, un designer expert, parfois un auditeur dédié ou même un testeur ? Mais pour moi finalement l’expert accessibilité est la personne ressource dans une équipe, un projet, une entreprise...

Je ne me considère toujours pas comme expert accessibilité et pourtant pour la majorité de mes collègues, c’est ce que je suis.

Par extension, il serait intéressant d’avoir des réponses de gens hors du cercle initié 😄

Delphine Malassingne, responsable qualité

Selon les contextes, je me présente ou non comme experte en accessibilité.

Au sein de mon entreprise, je fais partie d’une équipe accessibilité dans laquelle on trouve des gens très motivés par le sujet mais avec des niveaux très différents, du débutant éclairé à l’expert certifié (Expert Accessiweb en évaluation). Je suis quelque part entre les deux.

Auprès d’une population débutante ou encore dans le cadre d’une mission où tout est à faire ou presque, j’ai la maîtrise nécessaire du sujet pour expliquer et conseiller. Je peux transmettre les notions importantes, faire comprendre les enjeux, rentrer dans les détails juridiques, orienter vers des méthodologies, piloter les actions, etc.
Dans une démarche totale de mise en accessibilité, j’ai des limites : je ne peux pas faire un audit seule et ne sais pas faire de recommandations techniques, par exemple.

On peut se dire expert d’un sujet pour moi à partir du moment où on en connaît tous les aspects et qu’on est capable d’apporter des solutions adaptées sur ses problématiques.
Par extension, je dirais que l’expert·e accessibilité connaît les contextes utilisateurs, les enjeux (éthique, sociétaux, juridiques, opérationnels), les solutions et leur mise en place. Comme l’expert·e accessibilité n’est pas nécessairement la personne qui va faire, mais celle qui va dire pourquoi et comment faire, il faut également savoir transmettre et avoir une connaissance minimale des métiers du web.

Mon métier n’est pas l’accessibilité (seule) mais disons que quand je mets cette casquette-là, mon métier consiste à faire avancer le sujet de l’accessibilité numérique (car ce n’est pas encore un sujet intégré hélas). Cela va se traduire par de la vulgarisation, de la remontée d’alerte, de l’accompagnement et de la contribution.

Émilie Pistorius, Experte accessibilité et qualité Web

Un expert, c’est un spécialiste dans un domaine précis. Il connaît son/ses référentiel(s) : pas de là à les réciter par cœur, mais aucun critère ou règle n’a de secret pour lui. Il sait les expliquer, comment les vérifier, et les appliquer.

Son référentiel, c’est son bouclier (© Élie Sloïm). S’en écarter, en donnant une recommandation « à l’instinct » ou pour séduire un client, c’est risquer de perdre toute la confiance que l’on peut avoir envers l’expert, et envers son référentiel.

Un expert en accessibilité, c’est un peu plus que ça.

Il doit savoir changer de casquette, sans perdre de sa crédibilité : il doit d’un côté juger, et d’un autre éduquer. Et bien souvent il s’agit des mêmes personnes en face.

Un expert en accessibilité, c’est un professeur, un instituteur.

Il va non seulement instruire et former, mais aussi juger, noter.

Ça paraît simple, et pourtant, ça ne l’est pas. Alors… pourquoi ?

Hé bien justement : pourquoi ? Ou plutôt « pour qui ? » Telle est la question à laquelle il doit sans cesse répondre. Et dans laquelle nous nous sommes tous perdus.

Certains en faisant des amalgames, d’autres en comptant sur l’empathie, et à chaque fois l’éthique que l’on colle comme un post-it nous rappelle le danger des étiquettes… je tique.

Il en est qu’il en reste certains qui ont besoin de comprendre, de s’approprier un règlement, une loi, si bonne ou pratique soit-elle. Certains qui ne pourront appliquer une loi pour le simple fait que c’est une loi. On ne peut pas pour autant les oublier ou les mettre de côté, et encore moins les marteler. C’est pour ça qu’on tente d’autres méthodes, (comme certains professeurs qui découvrent VAKOG, vous n’avez pas remarqué comment les méthodes d’apprentissage ont évoluées ces dernières années ?), c’est pour ça qu’il y a aussi des ratés, des « j’aurais peut-être pas dû dire ça comme ça.. » (qui n’a jamais rêvé d’un ctrl + z IRL)

Des méthodes d’apprentissage, il y en a autant que de professeurs. Et des professeurs, il y en a des bons et des moins bons, comme les experts.

Espérons maintenant que nos élèves passent le Bac sans que nous ayons à baisser le niveau..!

Je parle beaucoup de professeur, ce n’est pourtant pas mon métier, même si c’est un peu comme ça que je le vois en fait.

Officiellement (sur ma fiche de paie donc), je suis « consultante ». C’est très pratique, ça fait une belle collection de casquettes. Dans les faits, je n’en porte plus que 2 : intégratrice HTML, et experte en accessibilité web, puisque j’avais un jour précisé à mon manager que « le JS ne fait plus partie de mon plan de carrière ».

Pourquoi évoquer tout cela ? Parce que je me pose la question : est-il possible d’être un bon expert sans un minimum de bagage technique ?

Bien sûr, connaître les bases d’HTML, ce que font CSS, et JS, c’est évident pour mener à bien ne serait-ce qu’un simple audit. Mais le travail de l’expert ne peut pas s’arrêter à l’audit : à un moment, il se retrouve confronté à la réalité de la production, une équipe de développement dépendante d’un framework à la mode, qui ne saura pas, seule, comment adapter une solution paraissant pourtant simple (un changement de balisage, un attribut à ajouter, …).

Du coup, mon métier : je fais des audits, je vérifie des maquettes, je rédige des recommandations fonctionnelles et/ou techniques, je dispense des formations, et code encore un peu d’HTML et CSS pour un seul client.

J’interviens au plus tôt possible de la chaîne de production (parcours wireframes terminé mais non validé au mieux, maquettes finalisées avant intégration au moins bien)(au pire, j’interviens pas du tout : oui, il y en a toujours qui passent entre les mailles, comme tout, c’est pas toujours si simple…). Lors de mes interventions je relève les éventuels problèmes et anomalies, qui pourront ainsi être rectifiés, le but étant d’éviter à tout prix le « ah mais si on nous avait dit plus tôt… ».

Je n’ai pas le pouvoir de bloquer la chaîne. Ce point est d’ailleurs assez sensible et je vous entends dire « bah ça sert à rien alors ».

Non, ça sert pas à rien.

Que se passe-t-il si je bloque ? Rien ne partira en production tant que le problème n’est pas résolu (logique, c’est ce qu’on demande). Je le répète donc : Rien ne partira en production. (Je sais, tout le monde n’est pas d’accord « ouais, bah c’est bien comme ça, rien ne part en prod, ça leur fera les pieds »).

Sauf que… que fait-on face à une barrière quand on veut avancer ? On contourne. Alors entre une barrière filtrante et une barrière à l’abandon, qui est le plus efficace ? Des 2 utopies j’ai choisi celle que je suis convaincue qu’on peut atteindre car elle s’inscrit dans le temps. Certes il restera des mises en ligne de sites non conformes. Mais les anomalies seront connues, et faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées fait partie de mon job.

J’ai confiance dans le fait qu’à force de remonter des erreurs, des alertes, l’automatisme va jouer son rôle. Il a d’ailleurs déjà commencé pour certains, je garde espoir pour la suite.


Encore une fois, merci à toutes et à tous pour votre temps et votre réflexion.

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