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Pierrot

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Un article de Stéphane

Publié le 20 septembre 2009

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Il était une fois un vieux bonhomme jovial, qui a fini par se fatiguer de vivre.

Dans la nuit de samedi à dimanche, Pierrot a fermé les yeux pour la dernière fois, définitivement.

En réalité il s’appelait Pierre, et il était de cette génération où les surnoms sont des prénoms véritables, qui finissent par supplanter le prénom de baptême : Pierre devient Jasmin, Jean-Pierre devient Pierre, Andrée devient Mauricette, et Pierre devient Pierrot.

C’était l’arrière-grand-père de nos enfants.

Tout cela est dans l’ordre des choses, évidemment. Dans les deux ans qui viennent de passer, il a perdu les deux personnes qui étaient sans doute ses derniers repères dans ce monde. Comment vous expliquer ça... Je suis persuadé, et même de plus en plus persuadé à mesure que le temps passe, que malgré les airs de patriarche ou d’adulte responsable qu’on finit par endosser, on est toujours, au fond, quelque part, un petit enfant qui a peur ; peur de ce que diront les autres, peur de se lever le matin, peur du noir, peur de ne pas être à la hauteur. Un enfant qui s’accroche aux adultes qui l’entourent depuis toujours comme à une bouée.

Et puis voilà, dimanche il est mort.

Tout le monde savait que c’était le tour de sa génération, évidemment. Malgré tout, il y a sa femme au milieu de la nuit qui balbutie au téléphone, qui perd presque l’esprit quelques heures. Sa descendance qui a une étrange envie de vomir, l’air désemparée. Vous qui jouez le rôle qu’à son tour votre génération endosse, celle de ceux qui sont là pour soutenir les autres.

Curieusement, nous ne pleurons pas (j’ai l’air blasé, mais comme je n’ai plus ni grand-père ni grand-mère depuis quelque temps, vous me le permettrez). Depuis quelques semaines, alors que sa santé n’était pas spécialement inquiétante, il parlait de sa mort imminente, il était en train de s’y habituer, il l’avait presque décidée en creux. Nous avions déjà compris qu’il en avait assez. On veut bien accepter qu’à plus de quatre-vingts-ans, à un moment, on est fatigué.

Ses arrières-petits-enfants, pas encore assez âgés pour comprendre complètement ce qui vient d’arriver, nous forcent à parler encore de Pierrot au présent. Ce soir les enfants abordent à nouveau le sujet, bien obligés puisque le téléphone a forcément été très bavard aujourd’hui. Et nous commençons devant eux à évoquer le trait le plus saillant, celui que nous n’oublierons jamais : son rire, franc, massif, coquin, pétillant. (curieusement nous taisons sa tendresse et son affection, pudeur tardive)

Et puis cette façon qu’il avait de dire à chacune de nos visites « Je sais que je te l’ai déjà dit, tu vas dire que je radote, mais vos enfants sont vraiment magnifiques. » J’ai redit cette petite phrase aux petits ce soir (qui, quand ils seront adultes, n’auront quasiment aucun souvenir de lui), leurs yeux ronds et tellement vivants posés sur moi, et un vrai pincement s’est fait sentir. Il faut alors vite changer de sujet et continuer à tenir le rôle des parents enjoués.

Une pensée, donc, pour sa famille.

Un dernier souvenir, magnifique : Pierrot avec son beau-frère, il y a quelques petites années, deux vieux passablement cuits par un apéritif généreux et un repas joyeusement arrosé. Je propose qu’on raccompagne sa sœur et son beau-frère chez eux ; la nuit est belle, il est tard (peut-être pas loin de minuit) et on ne laisse pas des octogénaires rentrer à pied après une bombance digne d’un gascon. Il faut avoir vu, alors, ces deux vieux magnifiques, hilares dans leurs costumes, hurler dans les rues « C’est pas croyable, c’est vraiment un patelin de vieux ! Debout les morts ! » Le feu d’artifice de deux singes en hiver. Magnifique, vraiment. Et inoubliable.


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