Rapport au corps et à la photographie

Quelques questions posées sur la photo, des réponses trop longues pour les réseaux sociaux (et, ça tombe bien, c’est un peu à ça que sert un blog : écrire des trucs).

Il y a un projet Rapport au corps, et il y a le cheminement qui va avec. Éric demandait il y a quelques jours :

Racontez-moi votre histoire

Racontez-moi votre rapport au corps

Dites-moi ce que mes photos vous évoquent

Montrez-moi celles qui vous plaisent le plus

Partagez les vôtres, même celles qui n’ont rien à voir

Recommandez-moi d’autres photos ou photographes, ou personnes à suivre

Faites tout ça ou juste un, ici ou en privé. Merci <3

Beaucoup de questions en peu de lignes, beaucoup à répondre, j’ai donc promis de le faire ici-même.

Mon rapport au corps

(Oui j’ai fait l’impasse sur la première question, trop vague pour savoir quoi en faire, je l’ai prise comme une formule rhétorique d’introduction aux vraies questions qui la suivaient.)

C’est assez simple et sans doute la relation au corps la plus commune : je ne le trouve pas spécialement beau, pas franchement photogénique [1], mais je l’aime bien pour tout le plaisir qu’il me procure. Ça va vous paraître une lapalissade, mais mon corps étant mon point d’entrée dans le monde qui m’entoure, c’est lui qui me transmet tous les plaisirs des sens (le goût, l’odorat, le toucher, l’ouïe, etc. [2]) – plus ou moins bien, certes, mais tout de même il fait son travail.

Même quand il est douloureux — ce qui est relativement fréquent, mais comme dit mon père : « Passé un certain âge, quand tu te réveilles sans avoir mal nulle part, c’est que tu es mort ! » —, je n’ai jamais associé directement le corps et la douleur. Il y a d’un côté le corps comme vecteur de plaisir au contact du monde, et de l’autre la douleur comme entité déplaisante et autonome, quelque part, qui se promène d’un endroit à l’autre du corps.

Et, quelques secondes par semaine, je me trouve beau. Pas en entier, pas quand je souris, juste une vision du coin de l’œil dans un miroir, fugace et insaisissable. Le reste du temps ? Quelconque.

Ce que tes photos m’évoquent

En voilà une question délicate, qui pourrait vexer l’auteur si on y répondait avant qu’il ne la posât [3].

Il y a deux choses dans tes photos, cher Éric : la photo et le texte qui l’accompagne. Étant davantage porté sur le cerveau qui parle que sur celui qui fait, j’accorde autant d’attention au texte qu’à l’image. Par ordre, voilà comment ça se passe :

  1. Je vois la photo, soit sur le site, soit dans un flux de réseau social. Je l’affiche du mieux que je peux (clic sur le réseau social, rien sur le site).
  2. Je constate quasiment à chaque fois qu’il y a un gros travail formel : ombre, lumière, formes ; mais je trouve ça chaque fois assez froid, même si je suis incapable de ce systématisme évidemment. Je compare mentalement, dans la sphère des gens que je connais, et je vois chez d’autres copains soit du vivant (photo prise dans la rue, des gens de face, des « défauts », bref du vivant), soit de la sensualité, voire de l’érotisme (tous sexes confondus, je parle juste de la réaction viscérale qu’on peut avoir quelle que soit notre propre orientatino), voire encore de l’intime (ça c’est subtil à définir et je n’ai pas d’exemple sous la main).
  3. Puis je lis le texte, je m’appesantis un peu plus sur le texte que l’image.

C’est intéressant de mettre un texte avec une image. L’action de regard est immédiate, instantanée, souvent fauchée à peine accomplie par l’image suivante dans les flux des sites de photo ou des réseaux sociaux. Une seconde et zou, envoyez le plat suivant ! Le texte en revanche, si tant est qu’on fasse l’effort de le lire et qu’il soit bien écrit, entre en résonance avec l’image, la prolonge et fait durer le moment que je partage avec elle.

Et c’est là que je trouve, paradoxalement, que tu progresses le plus, Éric [4]. Je n’ai pas forcément un œil assez exercé pour voir ta progression photographique, mais pour ce qui est des textes, alors là pardon. Tu es passé d’un rapport (au corps !, haha) circonstancié de la prise de vue, des conditions de la photo, de l’explication de ce que tu voulais faire, à une petite diatribe souvent poétique et rêveuse que je n’aurais pas crue possible venant de toi et ton formalisme d’ingénieur sérieux.

Et c’est bien chouette, cette nouveauté m’épate !

Les photos qui me plaisent le plus

J’écris ce texte dans un train, je suis mal équipé pour les revoir et les commenter. On verra plus tard – et surtout, la subjectivité de mon goût ne me semble pas très pertinente sans une explication plus technique [5] qui me permettrait de dire « celle-ci me semble meilleure parce que. »

Il faudrait plutôt demander ça à un Emmanuel ou un Mathieu, je pense.

Partager mes photos

Les seules photos partagées (ou presque) sont dans ma section Photos [6]. En gros il y a : un peu de tout, mais pas d’intime parce que le réseau a des yeux partout. Des extraits de balades, de vacances, des trucs incongrus.

Peu de qualité dans l’ensemble, plutôt de l’historiographie.

Et puis c’est presque un prétexte pour, en même temps, travailler sur l’accessibilité (trouver le bon texte alternatif, savoir doser une description longue).

Des photographes

Alors alors alors.

Pour les gens en ligne que j’aime bien en ce moment :

  • J’aime bien suivre ce que fait Guillemette.
  • J’ai un faible pour certaines photos d’Emmanuel Clément. Elles ont de l’âme, je trouve.
  • J’aime bien la recherche formelle de Vincent.
  • Karl fait des choses fraîches et joue la carte de l’épuisement du voisinage avec délice.
  • Coralie garde souvent un œil neuf sur ce qu’elle voit (faussement neuf en réalité parce qu’elle est très consciente de ses cadrages, par exemple).

Et pour le monde qui n’est pas en ligne, j’aime particulièrement Henri Cartier-Bresson qui gagne à être beaucoup regardé pour l’âme (et Vivian Maier pour les même raisons), André Kertesz pour le formalisme et l’approche rigoureuse, et plein d’autres dont les noms m’échappent à l’instant. (Deux jours plus tard.) J’aime bien Walker Evans pour ses thèmes et son approche, Raymond Depardon pour sa sincérité, David Hockney quand il joue avec ses Polaroïds. On en déduira peut-être que je n’ai pas des goûts transcendants, soit.

Et puis chez moi j’ai une grande reproduction d’Andreas Feininger dont je ne me lasse pas, Route 66, parce que ses nuages ont de la matière à n’en plus finir.

Pour conclure, je ne sais pas si tu le fais, Éric, mais je pense vraiment qu’on gagne énormément à regarder les classiques, en photo comme ailleurs, pour mieux s’en éloigner après si on veut ; c’est pour ça que je ne me limite pas à la « facilité » [7] de ne citer que des gens qu’on voit en ligne.

Notes

[1Et, pour qu’il le soit, il me faudrait beaucoup plus de rigueur alimentaire, de sport et de rythme de vie ; c’est trop pour moi donc je vis avec ce que j’ai.

[2Le sexe, aussi. Mais des enfants nous lisent, alors cachons cette remarque liminaire en note de bas de page.

[3Posasse ? Positasse ? Pocahontas ?

[4Je rappelle que ce texte s’adresse à l’auteur des questions, ne te sens pas pris·e à parti, lecteur·ice bien aimé·e.

[5Ou exégèse comme on dit dans l’métier.

[6J’ai cherché un bon moment pour trouver un titre aussi magnifique, laissez-moi vous le dire.

[7Faute d’un meilleur terme.

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