Bonne lecture, monsieur Macron : lisez Lordon

Vous vous pensez sans doute brillant alors que vous êtes surtout un arriviste sans autre conviction que l’égoïsme, vous vous la jouez jupitérien alors que vous n’êtes que le énième laquais jetable des sphères qui vous ont porté où vous êtes, mais vous ne le savez peut-être pas encore. Vous avez vos millions, ils vous laissent jouer avec : ils ont leurs milliards qu’ils ne prêteront pas. Vous n’êtes pas en haut, non, quoi que vous pensiez.

Et ce n’est pas la peine de prendre tout le monde de haut (justement), à coups de petites phrases prononcées comme à des crétins : « il n’y a pas d’argent magique », morigéniez-vous les médecins à qui vous montrez maintenant la profondeur infinie de vos poches pour sauver l’entreprise, tout en donnant du bout des doigts deux pauvres milliards à jeter dans la sébile du milieu médical pour colmater les brèches d’une santé exsangue [1]. Vous me hérissez chaque fois que vous prenez la parole, avec ces gestes surentraînés, ce poing si légèrement fermé comme par l’arthrose, parce que pardon, mais ça donne tout de suite un petit air nobliau à la Mitterrand, cette posture de main. Et même, parfois, dans ces phrases légèrement surannées, un je ne sais quoi de Choderlos de Laclos.

Mon grand-père aussi, avait de l’arthrose. Il ne faisait pas de grandes phrases mais c’était un honnête homme, c’est déjà pas mal. Ah et puis il n’avait pas d’argent, mais le soin de sa gangrène a été porté à bout de bras par la collectivité, vous savez, ce truc où chacun cotise ? Non non, pas la mutuelle privée que Blackrock [2] et toute sa bande veulent se mettre dans la poche. Et il n’y a qu’à voir comme leur système fonctionne bien aux États-unis pour avoir envie d’immédiatement le copier ! Un pays où la seule alternative des pauvres est de clamser, et celle des classes moyennes de tout vendre pour payer leurs soins et donc d’avoir une chance de survivre ruinés, ou de mourir dans une maison, mais sans soins.

Qu’est-ce que je disais, déjà ? Ah oui, la collectivité. Ce truc à qui vous demandez des efforts dans un ruissellement qui met à mal toute logique de gravité : ça remonte au lieu de descendre. Votre Bourse qui est, comme le disait je ne sais plus qui il y a quelques jours, un casino pour les riches : quand ils gagnent, ils gagnent ; quand ils perdent, c’est nous qui payons. Ah mais moi je veux payer des impôts, figurez-vous. Et si vous expliquiez au petit peuple à quoi il sert, cet argent, peut-être même qu’il adhérerait à l’idée de se faire imposer, allez savoir. Notez que l’argent le plus important est autrement plus cramponné par l’Entreprise, la grande, celle qui se mondialise [3].

Allez, continuez à dire aux gens de ne pas renoncer « aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été » comme le 11 mars (c’était il y a neuf petits jours, criminelle latence démagogique !). Non, vraiment ? Ah c’est dommage, ça avait pourtant l’air sympa, les saletés que vous mettent dans le nez les gens qui ont ourdi pour que vous récupériez les meilleurs spin doctors de la place de Paris, dites donc.

Vous, et les illustres prédécesseurs qui ont fait votre lit en faisant disparaître ceux des hôpitaux, parce que la gestion des flux tendus c’est le futur libéral vers lequel tout doit tendre, aurez sur la conscience des centaines, des milliers de morts, parce qu’on ne gère pas la santé comme une entreprise. La santé doit se préparer au pire, pas à distribuer des dividendes. Le pire est là, tenez, on est dedans.

Oh oui, c’est une épidémie, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Voilà, c’est ça : avec ce qu’on a. Et là, cette fois-ci, on voit combien c’est peu, ce qu’on a.

J’espère bien que le peuple n’oubliera pas. Il a tendance à finir par mettre des têtes sur des piques, le peuple, quand il a trop souffert. D’autant que vous l’invitez, comment dites-vous déjà ?, à venir vous trouver, parce qu’on sait où vous êtes ? C’était ça la formule pour couvrir Alexandre Benalla ? Ah je ne sais plus, nous nous esbaudissons si souvent de toutes vos belles phrases.

Un peu comme un baril de lessive, de slogan en slogan, d’une saison commerciale à la suivante, vous brillez cinq minutes à la pause pub — enfin, je veux dire, aux informations. Bravo les spin doctors, publicitaires capables de vendre le gendre idéal. Vous serez mort et moi aussi, mais si l’humanité tient encore quelques décennies, je donnerais cher pour voir ce que les livres d’histoire vous réservent. Vous ne valez guère mieux qu’un baril de lessive : tout dans l’emballage, mais quant au fond ? Bah, du fond au fonds il n’y a qu’un « s » à ajouter : cadeau, les actionnaires, servez-vous, on a fait gober que le nouveau président est meilleur que l’ancien, hop, engrangez vos pourcents en plus !

Et soyez heureux, surtout, monsieur Macron, car vous avez au moins contribué à une chose : la fin de la destruction de la gauche, déjà bien morcelée par ses propres problèmes internes (tout le monde veut être chef ; malheureusement sans les petites phrases ni le fric, n’est pas chef qui veut). Comme ça vous pouvez vous présenter en sauveur de la France contre l’affreuse clique des Le Pen (ah tiens, encore une clique, dites donc, on doit être tombé sur un nid). Ce n’est pas une alternative, c’est une triste litanie. Même Chirac en son temps a au moins eu la décence de ne pas avoir la victoire pavaneuse.

Bref, vous pensez peut-être encore que vos porte-flingues vous serviront de fusibles ? J’espère bien que non. Vous avez voulu faire le mariole sur le trône, vous l’assumerez. Je pensais qu’on avait touché le fond avec Sarkozy quant à la petite phrase assassine et le manque de honte, mais vous avez réussi à creuser plus profond, en piétinant les gilets jaunes, et avec eux les pompiers, les services médicaux et tous les fonctionnaires, les pauvres et les miteux qui ne valent pas qu’on s’y intéresse, faute de Rolex. Et maintenant ils vont mourir, en plus grand nombre qu’on aurait pu l’espérer, parce que vous, vous aviez envie qu’on aille chanter en terrasse, ou quelque chose du genre, le 11 mars encore — il y a neuf jours, je le répète tellement c’est aberrant —, tandis que le reste du monde qui commençait à clamser sérieusement vous montrait bien, déjà, qu’il fallait tout de suite juguler sérieusement la fantaisie.

« L’idéologie de gauche classique ne permet pas de penser le réel tel qu’il est, » disiez-vous il y a quelques années. Et là, en ce moment, ça va, vous êtes à l’aise dans vos charentaises pour penser le réel ? Cette épidémie est le dernier clou dans le cercueil de votre idéologie nauséabonde qui avance masquée le temps de se faire élire : ni de droite ni de gauche, ça veut dire que c’est de droite mais que ça n’ose pas le dire !

Ah et surtout ne les aidez pas trop, les pauvres, car comme disait une de vos comparses hier ou avant-hier, ça « désorganiserait le tissu associatif ». Qu’ils crèvent la gueule ouverte, ils n’avaient qu’à avoir des millions, ces sales pauvres qui rechignent vilement à aller se mettre en danger pour sauver l’économie, ce messie d’une société athée et matérialiste. Ou plutôt, comme le dit le patron du Medef Patrick Martin le 18 mars, « il y a une forme de sur-interprétation des propos du président de la République de la part des salariés qui ne veulent pas travailler. » Jolie petite phrase, là aussi, pour interdire de penser que si on peut éviter de risquer de mourir ou de contaminer les autres, autant faire comme ça alors.

Puisque je parle de petites phrases (lire par exemple la collection de Monolecte) : tenez, vous savez quoi ? Un jour j’ai vu une de vos ferventes admiratrices, dans je ne sais plus quel débat, dire que quand même, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un président qui parle si bien.

Hé bien j’en trouve un qui parle aussi bien, dites donc, un intellectuel de gauche, de ceux qu’on a si longtemps conchiés au point que c’en était une insulte dans les années 80 : il s’appelle Frédéric Lordon, et je crois sauf erreur qu’il assimile toute votre clique à une bande de connards.

Veuillez agréer, etc.

Notes

[1Au passage me voilà bien en peine de savoir d’où vient cet argent, si l’impôt est si inutile qu’on le rogne tous les ans : il est vraiment magique cet argent, c’est incroyable !

[2Vous voyez qui je veux dire ? Mais si voyons !, Blackrock, les gens pour qui vous privatisez l’Élysée. C’est con qu’on ne soit pas en Angleterre, vous auriez privatisé la Tour de Londres et pourquoi pas vous auriez pu leur offrir une couronne, montrant assez à qui vous prêtez allégeance, et qui commande vraiment.

[3On en voit un peu les limites, de la mondialisation, si tu veux mon avis, mais bon, c’est un avis, chacun le sien et qui vivra verra au long de la crise climatique qui arrive !

Commentaires

  • padawan (20 mars 2020)

    Stéphane, je t’aime.

    Répondre à padawan

  • Stéphane (20 mars 2020)

    padawan : François, je t’aime aussi.

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  • STPo (20 mars 2020)

    Tu vas finir au NPA mon bon Stéphane... (ce n’est pas un reproche)

    Répondre à STPo

  • Têtue (20 mars 2020)

    Je vous aime !

    Répondre à Têtue

  • Suske (20 mars 2020)

    Je t’aime aussi Stéphane, mais si je te l’écris c’est aussi avec l’espoir que Têtue verra mon " :-* Tetue !!!"

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  • Lamecarlate (22 mars 2020)

    Purin le beau texte.

    Jte connais pas assez pour pouvoir te dire que jt’aime, mais j’en pense pas moins.

    Et j’espère qu’on va pas oublier, non, de mettre des têtes sur des piques, à la fin - j’ose croire que ça sera métaphorique, mais je sais aussi qu’aucune révolution ne s’est faite avec des fleurs (sauf une, au Portugal, et parce que l’armée était avec les citoyen⋅nes… mais c’est peut-être ça, la solution ?).

    (rien à voir : il n’y a pas de background sur la textarea pour écrire mon message, comme j’ai un thème sombre, ça écrit en noir sur gris foncé)

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  • Noé (25 mars 2020)

    Moi aussi, je vous aime ! Bien écrit, bien senti. Ça n’atteindra pas le destinataire qui se réjouit de faire payer la crise aux sans-grades, mais, effectivement, il y a peut-être un moment où on va lui présenter l’addition…

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