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Un peu de culture

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 14 janvier 2012

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1 commentaire

Deux films, une bande dessinée, et des choses qui rentrent en écho les unes des autres.

(je devrais mettre cet article dans une catégorie Culture, mais il est tard, alors on va la mettre dans Livres et un jour je déménage tout)

Hier soir on a vu Intouchables, qui arrive à être émouvant tout en voulant être amusant et limiter le pathos. Je me suis retenu de pleurer devant des scènes pourtant théoriquement drôles, comme celle de Driss dansant devant Philippe. J’ai souvent été aux bords des larmes, devant ce côté « je te prête cette jouissance physique et je la partage avec toi », c’est magnifique.

J’ai vu aussi le Gainsbourg de Joann Sfar, cocassement le même jour que j’ai lu le faux compte-rendu de Tanxx sur l’Angoulême à venir : c’est marrant, elle parle beaucoup de Sfar comme d’une célébrité à fuir.

Je ne le connais pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il cherche la célébrité. Quand on voit ce film, il le dit en interview [1], il a envie de raconter des histoires. Quand je vois ce film, je ne le vois pas comme courant après la célébrité, j’ai l’impression qu’il a fait ce film comme on fait une BD : il comprend les codes du cinéma aussi bien qu’il comprend les codes de la BD.

En même temps il transgresse, d’une certaine manière, puisqu’il fait un film biographique qui est presque une œuvre de fiction, où il mélange le dessin statique, le dessin animé, un acteur grimé pour faire la « gueule » de Gainsbourg qui le poursuit du début de sa vie à la fin ; mais il fait un vrai travail de cinéaste, par exemple quand on voit la scène où apparaît Bardot, c’est d’une efficacité cinématographique pure. Il sait passer de la bande dessinée au cinéma en en tirant le meilleur parti [2].

J’aime dans le Gainsbourg de Sfar retrouver des thèmes qu’il développe en bande dessinée. Il a un dessin souvent un peu naïf, trompeur (je pense à Lewis Trondheim aussi en écrivant ça, tiens), où au final il parle quand même souvent de choses adultes, pas au sens « bédés de cul » [3], mais au sens de thématiques adultes : il parle de religion, il parle de cul, souvent. J’aime bien, parce qu’il y a quelque chose de sincère là-dedans qui rejoint ce que je disais à l’instant : les gens qui cherchent la célébrité ne sont pas forcément sincères puisqu’ils doivent se composer un personnage.

Je ne suis pas un fan de Gainsbourg le chanteur, mais Sfar me l’a rendu attachant, et puis surtout il passe beaucoup de temps sur ce que je considère comme les meilleures années de Gainsbourg, celles où il fait du jazz. Je ne sais pas ce qui est inventé ou pas sur le jazz manouche mais j’ai trouvé tout ça très bon.

Chouette d’entrevoir Gilles Verlant dans un panier à salade.

Tellement naturel finalement aussi de choisir le Quatuor pour faire les Frères Jacques, c’est génial, une des très grandes trouvailles du film.

L’autre grande trouvaille du film c’est évidemment la « gueule », qui le poursuit et le hante.

Je n’aime pas trop les biopics sur des gens récents, je trouve que c’est un genre facilement casse-gueule, mais tout comme Antoine de Caunes a fait quelque chose d’absolument réussi avec son Coluche, où François-Xavier Demaisons s’en sortait très bien, Joann Sfar tire formidablement bien son épingle du jeu.

Pour moi la grande magie du cinéma biographique c’est d’être capable à un moment de nous faire oublier que c’est de vrais gens dont on nous parle, et d’aller au-delà de ça pour faire une œuvre aussi riche et qu’on peut autant s’approprier qu’une œuvre de fiction, comme si ce n’était pas la vie de gens qui ont réellement existé.

En mêlant au film ses dessins et ce personnage fantasmatique avec ses oreilles et son grand nez, Joann Sfar nous perd dans un récit onirique. J’en veux pour preuve la scène de la coiffeuse qui, lui enlevant sa tête de chou, lui coupe les cheveux et en fait le Gainsbarre des années 80 ; il lui demande ce qu’elle a fait et elle répond qu’au moins il y verra plus clair (après tout, c’est ce qu’on vous dit quand on vous raccourcit la frange). C’est brillant.

Puisque nous en sommes à parler de cinéma, j’ai lu Pour en finir avec le cinéma de Blutch, et je suis perplexe : j’ai l’impression d’être passé à côté sans pour autant dire que je n’aime pas.

Blutch n’est pas très loin de Goossens dans son approche du récit : faute d’un meilleur terme, je le qualifierais de psychanalytique. On a l’impression spontanée qu’il fait de l’association d’idées quand il raconte ses histoires. Ça se voit en particulier dans Vitesse moderne, qui est un récit qu’on ne peut appréhender qu’en le lisant comme un récit d’association libre d’idées, à la Freud.

C’est évident, il va falloir relire Pour en finir avec le cinéma plusieurs fois. Lui aussi fait des ponts très marqués entre la bande dessinée et le cinéma. Notamment quand il raconte Visconti en sept images, il fait une pause dans ses structures de pages, il avait un découpage dynamique « classique » d’auteur de bande dessinée (des cases à géométrie variable), et d’un coup pour que son récit soit adéquat à son propos, ses cases prennent une proportion d’écran de cinéma, deux par page. Évidemment c’est fait exprès : il y a peu de hasard dans un travail comme celui-là.

Demain si vous êtes sages nous évoquerons Les ignorants, la dernière et comme toujours excellente bande dessinée d’Étienne Davodeau.


Notes

[1Même si on ne présente sans doute que ce qu’on veut bien présenter en interview, tout comme je ne choisis dans mes conférences de ne montrer qu’une partie de mon travail, bien sûr.

[2Au hasard, Bilal est beaucoup plus plat au cinéma, il a certes de belles images en tête mais il réalise des films statiques. Vous me direz que ses bandes dessinées le sont aussi à de nombreux égards.

[3Quand j’étais gamin, si quelqu’un disait « c’est une bédé adulte », c’était du cul, ça évitait de dire « bande dessinée érotique » devant les enfants.


Commentaires

    • 16 février 2012

    Bien que fan, j’ai découvert tardivement le Gainsbourg, vie héroïque de Sfar : fabuleux ! C’est amoureux, tendre et cruel plus que sulfureux et provocant, Ginsburg plus que Gainsbarre. Oui, le mélange avec le dessin animé, les tours de chants façon comédie musicale, et cette gueule en carton-pâte, fantasmagorique, est très réussi. Bravo !

    Répondre à tetue

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