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Sud Web 2016 : toujours inattendu, toujours satisfaisant

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 3 juin 2016

URL courte : http://nota-bene.org/1153

4 commentaires

Nous étions à Sud Web 2016, les 27 et 28 mai derniers, pour des conférences variées, mais toujours cette même approche qui fait le charme de Sud Web. Le fil de la journée est éditorialisé, et bien qu’on ressorte souvent avec plus de questions que de réponses, on repart avec l’envie de creuser les points abordés.

(Je n’ai pas suivi toutes les conférences, parce qu’ici comme ailleurs, on profite parfois de se retrouver pour discuter et pour… se retrouver, justement – mais les vidéos devraient permettre de combler les trous.)

Chris Lowis, Créez avec Web Audio

Les musiciens inventent tout le temps en improvisant de nouveaux instruments : ce message d’introduction a permis à Chris, à travers des exemples (comment le tourne-disque est devenu l’instrument du scratch, du breakdance, du backspin ; comment certains hackent des jouets chinois pour récupérer leurs sons pré-enregistrés et les mettre en série ; etc.).

Dans les années 70, Max Matthews a dit “the computer is the universal instrument” (l’ordinateur est l’instrument universel). Chaque son, chaque fréquence, peut être stocké et reproduit sur un ordinateur.

De là, Chris est revenu au monde d’aujourd’hui en nous montrant les bases de Web Audio API (les détails techniques m’échappent, pour être sincère) mais c’était un régal.

Il a ensuite cité quelques outils qui marchent déjà dans Chrome et très bientôt dans Firefox :

  • Loop Drop
  • Lissajous (faire de la musique en temps réel en JavaScript)

Le fond de son discours, c’est que nous avons appris à programmer en regardant le code source : Web Audio a le même potentiel « hackable » que le HTML dans les années 90.

Boris Schapira, Mon pire client a 5 ans

Boris a fait un retour sur son métier de papa : L’un de ses enfants a 5 ans, il est « super créatif, très sensible, assez colérique ». L’autre a 3 ans, il est « assez dynamique ». (Boris raconte des anecdotes, et ça a l’air assez sportif chez les Schapira !)

Il nous raconte comment, finalement, une des façons d’approcher l’enfance c’est d’avoir une vision paternelle plutôt que paternaliste (autrement dit, plutôt comprendre les enfants qu’avoir une approche « de haut, » dirigiste).

La conclusion : être consultant c’est avoir une vision paternelle et pas paternaliste. Il faut accompagner son client pour lui permettre de grandir. C’est joli, je trouve.

Thomas Gasc, Les valeurs de LEGO

En 1973, LEGO insérait dans ses boîtes de jeu un fascicule « à l’usage des parents, pour mieux comprendre leurs enfants à travers les jeux ». On peut rire aujourd’hui de certaines tournures datées (les jouets de vos enfants doivent être bien conçus et leur apporter la même joie qu’un fusil ou une robe de maman) ou s’étonner du retour en arrière sur les jouets genrés (Ce serait bien si nous pouvions oublier le mythe des jouets pour filles et des jouets pour garçons. Ce mythe a fait son temps.). En tout cas ce qui ressort principalement, ce sont les valeurs de créativité, l’idée qu’à travers le jeu, on doit faire de l’enfant une personne capable de penser par elle-même (c’est tout à fait raccord avec la conférence précédente).

L’important, dans l’approche racontée par LEGO dans le fascicule, c’est l’idée que la créativité éclot quand on évite de contraindre l’esprit dans un moule. Idée similaire au séminaire que j’ai suivi la semaine dernière chez AF83 : l’idéation ne fonctionne vraiment bien que si on se permet d’être un peu fou, hors de tout jugement sur ce qui est possible ou pas, ce qui est farfelu ou pas.

Au passage, je note une jolie formule de Thomas : LEGO permet de jouer par amélioration progressive. Thomas dit que « c’est de l’itération ».

Stefanie Posavec, Dear Data

Stefanie a passé un an à échanger avec Giorgia Lupi des cartes postales sur lesquelles elles ont expérimenté un grand nombre de formes différentes de visualisation de données.

Refrain connu : la contrainte force la créativité (à mettre en regard de la conférence précédente, d’ailleurs). Chaque échéance hebdomadaire forçait chacune à trouver des idées, et elles ont dû improviser « 52 langages visuels personnalisés ».

L’expérience a aussi montré qu’un grand nombre de données sont plus faciles à collecter manuellement qu’à l’aide d’ordinateurs. Elles ont donc utilisé des calepins pour prendre des notes (certaines données sont très personnelles, comme le nombre de fois en une semaine où on a éprouvé de l’amour ou de l’agacement envers son conjoint ; ceci explique peut-être cela : les objets connectés mesurent des paramètres mesurables, or l’émotionnel est peu ou pas géré par les objets connectés).

Trois enseignements importants tirés de cette expérience :

  • La donnée « à taille humaine » est plus facilement compréhensible. D’un point de vue pédagogique, on peut difficilement comprendre l’open data et le big data si on ne comprend pas ce qu’est la data (la donnée).
  • Il peut être très intéressant de partir d’un très petit échantillon de cobayes pour comprendre des sujets plus larges (je pense ici aux tests d’utilisabilité de Donald Norman par exemple, qui préfère prendre 5 personnes et trouver 70% des erreurs d’une interface plutôt que de lancer tout de suite des campagnes de test étendues).
  • La mise en œuvre est extrêmement simple : il suffit d’avoir un crayon !

Elles vont sortir un livre en septembre prochain, reprenant toutes les cartes (recto : la donnée, verso : le commentaire plus ou moins explicite de cette donnée)

L’enseignement principal de cette conférence : « la donnée peut être chaude. » Stefanie raconte une carte où elle comptabilisait les câlins de la semaine ; elle y a revu la visite de ses parents à Londres : la donnée a déclenché une émotion (« Mes parents me manquent. »).

De plus, Stefanie note que l’imperfection fait partie du processus d’apprentissage (« L’imperfection est un signe du travail d’exploration »). Enfin, la donnée est le début de la conversation : elle est inutile en tant que telle, mais elle sert de point de départ pour comprendre les choses.

Gaëlle Periat, S’adonner à la donnée

Gaëlle définit son travail selon un ‘Data flow’ (flux de données) qu’elle résume comme suit :

  1. Collecte d’information (applications, sites web…)
  2. Transformation (Python, Hadoop, dss)
  3. Comprendre et traduire (‘process’)
  4. Visualiser

L’important dans son sujet, c’est qu’on doit prendre du recul et mettre en regard la donnée avec d’autres données et/ou du contexte, afin de comprendre quels messages on peut en tirer. Le point le plus important du travail sur la donnée, c’est la visualisation/restitution : l’histoire qu’on en tire quand elle est bien représentée est plus riche et doit permettre d’éviter les erreurs d’interprétations.

Laurence Vagner, Le ‘bus factor

La question de base dans un projet, c’est : combien de personnes clés doivent se faire renverser par un bus avant que le projet ne coule, faute de personnes clés ?

Alternativement si on ne dispose pas d’un bus pour écraser ses collaborateurs, la question se reformule comme ceci : le projet peut-il continuer si telle personne quitte l’équipe ? – à rapprocher de la notion de SPOF abordée notamment par Boris dans son billet Un seul site vous manque, et tout le web est cassé.

Un sondage sur 133 projets sur Github montre qu’environ 50% d’entre eux ont un facteur de bus de 1. Autrement dit : il suffit que le développeur principal meure ou soit dans l’incapacité de travailler pour que le projet capote.

Quelques solutions abordées par Laurence :

  • Il faut du ‘cross training’ (formation croisée, chacun forme des collègues en redondance).
  • Il faut donner du temps aux personnes clés pour qu’elles le partagent avec les autre collaborateurs du projet pour expliquer les choix techniques, et permettre aux autres de s’approprier leur travail, au moins conceptuellement.

Rachel Saada, Code et travail

Quelques notes un peu confuses que j’ai prises pendant la conférence :

  • L’opacité du droit du travail est voulue, ça entretient l’ignorance et les discours mensongers.
  • Plus de 80% de la population est salariée, or le droit du travail n’est jamais enseigné.
  • Le droit du travail est une forme de régulation des relations dans l’entreprise et entre les entreprises, parce qu’on les met sur un pied d’égalité.

Cette conférence était davantage sociétale que métier, et même si ce n’est jamais du temps perdu de prendre du recul, j’ai trouvé qu’elle était partisane (soit, et tant mieux : c’est bien que des gens aient des avis tranchés) et qu’elle manquait d’une partie importante : une grande partie du salariat existe dans les petites structures, celles où les petits patrons sont parfois obligés de se priver de revenus pour garantir ceux de leurs salariés.

Du coup, la dialectique « patrons contre salariés » qui est pourtant complètement à l’ordre du jour (Loi El Khomri en cours de discussion oblige) me semble ne refléter qu’une part du salariat, même si sur le fond la loi s’applique à tout le monde et induit un risque majeur de retour en arrière quant à la protection du salarié.

Marion Lambert, Le web dans le monde agricole

Plein d’enjeux intéressants évoqués pendant cette conférence :

  • Enjeux sociétaux : voir les sites de rencontre « agricoles » et se demander s’ils ne se moquent pas un peu de leur public
  • Enjeux métier : besoin d’informations hyper précises, donc consultation de sites météo spécialisés ; besoin d’achat de matériel, via des plates-formes généralistes (le bon coin) ou spécialistes (agriaffaires)
  • Enjeux « agriculteur pollueur » : inscription dans le temps de la famille de l’agriculteur, qui n’a pas envie de polluer ses propres enfants (Marion évoque néanmoins le fait que globalement, on ne peut pas faire sans Monsanto).
  • Enjeux de collaboration, de crowdfunding, etc.

Cette conférence jouait beaucoup avec les stéréotypes et montrait bien qu’on a beau être sédentaire et très loin de « la grande ville », on peut être très connecté et tirer parti du Web pour mieux travailler. Voilà qui ferait plaisir à Tim Berners-Lee !

Raphaël Yharrassarry, Le syndrome de l’anti-imposteur

Le syndrome de l’imposteur touche 60 à 70% des gens dans leur carrière. Comme vous le savez, cette réaction est paralysante : on se sent incapable de faire certaines choses, et on nuit ce faisant à sa capacité de progression, voire à l’innovation et à la contribution qu’on aurait pu avoir pour son entreprise ou sa communauté (au sens large).

Raphaël, lui, ne peut pas s’empêcher de proposer un sujet à chaque conférence. Ça ne le dérange pas si on refuse son sujet, parce qu’il part du principe que les autres sont plus pertinents, et que la conférence sera super. (Si son sujet est retenu, il est évidemment content.)

Raphaël explique qu’on est éduqué dans un système basé sur la hiérarchie et la concurrence : on n’apprend pas la collaboration. Il nous invite à évoluer vers un modèle basé sur la bienveillance. C’est le modèle des psychologues, formation dont il est issu : neutres et bienveillants, c’est ce qui permet aux patients d’avancer.

Autre corollaire positif de cette bienveillance : en étant à l’écoute des autres sans jugement a priori, on devient plus serein et conscient de ses limites. Le syndrome de l’imposteur serait-il déjoué par ces règles simples ? Je ne sais pas, mais en tout cas ça marche pour Raphaël !

Mylène L’Orguilloux, Zero waste

Après une réorientation professionnelle, Mylène a investi le domaine de la couture.

En résumé : pour créer, il faut d’abord traduire l’idée par le dessin avant de passer par le patronage (au passage, j’apprends un mot nouveau, qu’on pourrait facilement mettre à la place de « wireframing » tiens). C’est la même démarche que le prototypage dans nos métiers.

Le moule façonné par l’enseignement, c’est celui de l’automatisation de l’industrie textile. Une fois entrée dans le monde du travail, elle découvre de nouvelles conventions, nouvelles règles, nouveaux standards. Là encore, un parallèle à faire avec nos métiers et le décalage entre l’école et le monde du travail (décalage que les écoles tentent de combler en mettant de plus en plus en place l’apprentissage et l’intervention de professionnels – ma fameuse marotte du compagnonnage, vous en ai-je déjà parlé ?)

Pour l’expérience, Mylène a décidé de boycotter pendant 365 jours les marques de prêt-à-porter. Elle apprend alors à récupérer, customiser, recycler, consommer de manière plus réfléchie.

Notamment, elle nous explique la quantité monstrueuse de chutes après patronage. En gros, 15 à 20% du tissu est jeté lors de la découpe d’un vêtement. Vu du donneur d’ordre (le designer occidental, en gros), la problématique est considérée comme économique et pas environnementale (le prix auquel le fournisseur va fabriquer le produit, sans considération du gâchis que le donneur d’ordre a occasionné ce faisant).

Mylène montre qu’il existe des applications d’optimisation de la coupe : qui permettent d’utiliser 85% du tissu, il ne reste que 15% de déchets. Mais ce n’est que le début. Certains designers, comme Joe O’Neill (Zero waste menswear), s’appliquent à créer un patron hyper optimisé, par une étude de l’impact sur l’imbrication des pièces dès le croquis.

Cette nouvelle philosophie de conception regroupe pour le moment une trentaine de créateurs dans le monde, qui ont rendu prioritaire ce critère d’optimisation de la consommation, tendant vers le zéro déchet.

Malgré des bénéfices évidents, cette méthode n’est pourtant pas appliquée dans l’industrie textile.

L’une des raisons selon Mylène de la non-appropriation du problème, c’est la segmentation des métiers, les silos qui les empêchent de mettre en commun leurs problématiques. Rapporté au Web, je vois deux points rassurants chez nous :

  1. De plus en plus d’équipes s’approchent de l’agile ou du semi-agile, et tentent de se constituer en recrutant dans tous les métiers impactés par un projet : on peut espérer un dialogue plus construit et plus conscient entre donneur d’ordre et exécutant
  2. Des référentiels comme Opquast sont entièrement fondés sur la notion de décloisonnement : on peut les aborder sous l’angle de son seul métier (SEO, performance, accessibilité, etc.) mais une approche certifiante veut promettre une adéquation minimale à des exigences venues de tous les horizons.

En résumé

Avec Sud Web on ne sait jamais ce qu’on tirera des conférences, et c’est tant mieux. On repart avec des réflexions qui ont rebondi d’un métier à l’autre, on apprend en décloisonnant – c’est ce qui fait toute la pertinence d’un sujet inattendu (la couture dans une conférence de gens qui travaillent dans le Web ?), qui ouvre à de nouvelles idées et permet d’envisager de nouvelles perspectives sur nos métiers.

(Et merci à Delphine pour la relecture.)


Commentaires

    • 3 juin 2016

    Les 5 utilisateurs et les 75%, c’est Jakob Nielsen et Thomas Landauer qui ont écrit en 1993 un long article intitulé « A mathematical model of the finding of usability problème », mais depuis il y a eux quelques avancées sur le sujet. Pour plus de détails : http://blocnotes.iergo.fr/articles/tests-utilisateurs-mythes-et-realites/

    Bisoux

    Répondre à Raphaël

    • 4 juin 2016

    > Mylène montre qu’il existe des applications d’optimisation de la coupe

    Je suis surpris que cela ne semble pas déjà pris en compte massivement dans le secteur textile.

    J’ai souvenir d’avoir vu autrefois un court reportage montrant la même problématique dans le secteur du transport automobile. Une femme (de mémoire), après travail avec un logiciel dédié (et par accident je crois même) avait trouvé une optimisation particulière de l’agencement des voitures sur les camions porte-voitures ; en l’occurrence, il s’agissait de mettre des voitures très en pente, se chevauchant l’une l’autre.
    Nous avons tous ces croisés ces camions, qui ressemblent à ceci : http://www.bethus-transports.fr/uploads/images/Gallery/voiture/transport-camion-bethus-voiture.jpg

    Toujours dans le transport, le sujet de l’optimisation est pris en compte sur les emballages et packaging : le moindre gramme de plastique ou de métal se transforme vite en kilo, puis tonnes, puis quantité de carburant nécessaire pour acheminer les produits. D’où aujourd’hui des plastiques de bouteilles ou aluminium de canettes beaucoup plus fins qu’autrefois. Là, l’intérêt financier du coût de transport est vite compris.

    Enfin, rapporté au niveau personnel, laisser en permanence dans sa voiture (lorsqu’on en possède une), un/des objets légers, a, kilomètre après kilomètre, une incidence assurée sur la consommation. Plus ces objets anodins voyagent, plus ils représentent des kilo, puis des tonnes, et donc des litres de carburant.

    Similaire à la caissière qui, l’air de rien, manipule des tonnes de produits sur son tapis roulant.

    Répondre à Emmanuel

    • 4 juin 2016

    Emmanuel : Ce que dit Mylène justement, c’est que la personne qui conçoit est tellement éloignée de la personne qui doit faire le patronage et la coupe que pour l’instant ça ne marche pas. L’une ne prend pas en compte le gâchis qu’elle occasionne chez l’autre et ne voit que des critères de mieux-disant sur un appel d’offre fournisseur.

    Vois sa conférence quand elle sera en ligne, c’est éducatif.

    Répondre à Stéphane

    • 4 juin 2016

    Raphaël : Ah quand c’est pas Norman c’est Nielsen. Les Laurel et Hardy de l’ergo clin d'œil

    Répondre à Stéphane

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