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Recruter une personne handicapée ou payer l’amende ?

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 29 juillet 2012

URL courte : http://nota-bene.org/909

5 commentaires

Sous ce titre volontairement un peu provocant, je vais essayer de résumer quelques problèmes liés au recrutement de personnes handicapées.

Qu’on ne se méprenne pas : je suis pour le recrutement de tout le monde, sans considération de handicap, de sexe, d’origine ethnique. J’ai pendant longtemps expliqué l’accessibilité web aux gens en m’appuyant sur des données démographiques (et donc, par rebond, économiques), tout en insistant bien sur le fait que pour ma part, mon moteur est avant tout humaniste : exclure qui que ce soit de l’accès à l’information, non, je m’y refuse [1].

J’ai pris des notes un peu en vrac ci-dessous, mes excuses par avance si c’est trop confus.

Difficultés perçues

Avant même d’envisager sérieusement d’embaucher une personne handicapée, on se pose des tonnes de questions. Tenez par exemple, quid de l’adaptation du poste de travail ? Est-ce que c’est compliqué, comment ça se passe ?

Au risque d’en surprendre plus d’un, la plupart du temps ça se passe assez simplement. Il suffit souvent d’équiper un téléphone d’un casque audio pour une personne à l’ouïe un peu défaillante, ou de mettre une alarme incendie visuelle en plus de l’alarme sonore si on a un employé sourd. Acheter une revue d’écran (Jaws par exemple) et une plage Braille pour un employé aveugle. Rehausser un bureau et s’assurer que les portes sont assez larges (et que les toilettes sont accessibles) pour un employé en fauteuil roulant. Organiser une assistance en vélotypie si on a un salarié sourd (c’est une prestation courante, il existe des sociétés spécialisées dans ce domaine).

Un certain nombre d’employeurs préfèrent payer l’amende auprès de l’AGEFIPH plutôt que de faire ces simples efforts.

Mais quand on creuse, souvent on découvre que ce n’est pas ça, le vrai problème. On découvre que les blocages ont davantage à voir avec les humains, qui ont encore du mal à savoir se comporter avec des personnes handicapées.

Un jour par exemple, dans un service où une personne en fauteuil, presque complètement tétraplégique, devait arriver, une collègue s’inquiète : « Je ne sais même pas comment lui dire bonjour ! ». Ne vous moquez pas, elle avait au moins le mérite d’oser poser la question.

Alors non, ce n’est pas un monde idéal. Le handicap peut être intimidant, c’est certain. Mais on peut aussi le prendre comme un moment où l’on découvre l’autre-dans-son-altérité. Par exemple quand je rencontre des sourds j’adore apprendre des nouveaux mots en LSF.

Une personne handicapée est aussi différente de vous qu’une personne qui n’a pas la même couleur de peau, la même taille, la même corpulence, les mêmes cheveux. C’est juste une différence, ça n’en fait pas un extra-terrestre.

Embaucher des personnes handicapées, oui, mais comment les trouver ?

Quelle est l’obligation des entreprises françaises ? Elles doivent, au-delà de 20 salariés, comporter 6% de salariés handicapés. Sans quoi, elles doivent payer une somme très importante à l’AGEFIPH, qui est tout bonnement une amende [2].

Bon, d’accord, il faut embaucher des personnes handicapées, mais comment les recrute-t-on ?

Suite à quelques témoignages que j’ai recueillis, il semble que Pôle emploi ne sache pas répondre réellement au besoin, soit par manque d’identification dans ses bases des personnes handicapées [3], soit parce qu’un certain nombre de personnes ne veulent pas se déclarer handicapées. On l’a vu plus haut, ça peut être à double tranchant, à cause de ces fameuses « difficultés perçues » qui finissent par faire craindre qu’on ne résume tout le problème à la simple équation « handicapé = oulàlà non ».

Il ne faut pas se leurrer, il peut y avoir aussi un problème de formation. Certains types de handicaps sont moins propices à suivre une scolarité normale et supérieure (par exemple en cas de dépistage tardif et de manque d’accompagnement, en particulier pour les handicaps de perception), et ça se ressent forcément au moment de chercher un emploi. Inversement, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : le fait d’être handicapé ne conditionne pas systématiquement un manque d’études.

En revanche, il y a de plus en plus de « places de marché » pour mettre en relation recruteurs et candidats : des salons du travail handicapé, des éditions spéciales des journaux gratuits truffées de petites annonces de toutes les grandes entreprises qui sont bien en mal de remplir leur quota, etc.

Enfin, quoi qu’il arrive, nous avons la chance en travaillant dans le web d’être dans un domaine où, de toute façon, la plupart d’entre nous n’ont pas un diplôme lié à ce domaine. Il n’y a donc pas plus de défaut de formation pour une personne handicapée que pour une personne sans handicap.

Quand on recrute pour le web, on cherche quoi ? De la curiosité, de la capacité à s’adapter à un monde en changement perpétuel (et là, c’est garanti, être handicapé donne de la ressource), de la passion. Le handicap ne doit pas être un frein pour le recrutement.

Ne pas proposer certains emplois, est-ce un genre de ghettoïsation ?

Puisque nous en sommes à discuter librement des tabous, posons la question : peut-on proposer n’importe quel emploi à n’importe qui ? Hé bien non.

Poser des câbles quand on est en fauteuil, être téléacteur quand on est sourd, être livreur quand on est aveugle, disons-le tout net : ce n’est simplement pas possible.

Mais finalement, regardons les personnes valides [4]. Ce n’est pas parce qu’une personne a deux yeux et un corps en parfait état qu’elle brigue le poste de funambule au cirque voisin, même s’il est vacant.

Le travail des RH est la plupart du temps (handicap ou pas handicap) d’apparier une personne avec un besoin. Chacun a une raisonnablement bonne perception de ses propres limites, et il serait inutile de vouloir à tout prix que tous les postes soient ouverts à tout le monde (une fois encore, handicap ou pas handicap).

Hésiter à le mettre sur son CV ?

Les avis sont partagés, comme je le disais plus haut. Certains pensent que

  1. leur handicap n’est pas intrinsèque à leur personne ;
  2. c’est préjudiciable à leur recherche d’emploi, en grande partie à cause des difficultés perçues par les recruteurs.

Quant à moi, après avoir vu ce qui se met en place dans la plupart des grandes entreprises (les « missions insertion handicap », « pôle handicap », « mission diversité », etc.), je me dis que le vent est en train de tourner.

Déjà, dans la dimension sociale du handicap : quand j’étais gamin, avoir un enfant handicapé était perçu comme une honte. D’ailleurs on ne disait pas le mot, et nombreux sont les gens avec qui je parle dont les parents disaient « il a un œil qui voit mal » (sous-entendu : il est normal, hein, l’autre voit bien), « elle entend mal » (sous-entendu : elle est normale, hein, juste un peu dure d’oreille), etc. Non, réveillez-vous : nous sommes handicapés. Ce n’est pas un gros mot, c’est une réalité pratique, et mettre un nom dessus peut simplifier grandement la vie de tout le monde [5]. Aujourd’hui le handicap est considéré comme une différence, certes, mais, selon la modalité de l’interaction, cette différence peut être atténuée, voire ne plus avoir aucune existence : il suffira pour s’en convaincre de discuter musique avec une personne aveugle, peinture avec une personne sourde. Internet a beaucoup aidé cette dé-stigmatisation : quand vous recevez un mail vous ne vous posez pas la question, vous ne le savez pas, et d’ailleurs peu vous en chaut. Après tout, que votre correspondant soit aveugle, sourd, en fauteuil roulant, malvoyant, ou rien de tout cela, il vous l’a écrit, ce mail, et rien ne peut vous faire soupçonner s’il est handicapé ou non.

De plus en plus d’entreprises comprennent qu’effectivement le handicap n’est pas un point intrinsèque bloquant, mais une des composantes de la personne, au même titre que son sexe, son origine ethnique, son caractère, son environnement socio-familial. Autant de traits qui font la complexité d’une personne et la rendent, selon les jours, plus ou moins efficace au travail.

L’important c’est ce qu’on arrive à faire, tous ensemble. Postulez, ne vous cachez pas : les employeurs veulent savoir qui vous êtes. Ils préfèrent faire travailler des gens plutôt que de bêtement payer une amende.


Notes

[1ceux qui me connaissent pourront aussi penser qu’évidemment, je prône l’intégration du handicap dans le monde professionnel parce que je suis handicapé. En réalité je n’ai pas encore de carte d’invalidité ou de RQTH (reconnaissance de qualité de travailleur handicapé). Ça ne saurait tarder, mais c’est une autre histoire que celle que je vais vous conter ici.

[2En passant c’est sans doute de la discrimination positive, principe auquel je n’adhère pas forcément, mais je me dis que c’est un moindre mal et j’ose encore espérer qu’un jour on n’aura plus besoin de cette incitation bâton-carotte. Voir le très bon commentaire d’Oxymore sur le blog d’Éric, sur un sujet différent où la discrimination positive est évoquée.

[3Si des gens de Pôle emploi peuvent/veulent répondre je compléterai volontiers l’article. Au passage cette question interroge aussi les bases de données : a-t-on réellement besoin de stocker ces informations ? Dans un monde idéal, non, puisque l’égalité des chances est un fait. Dans un monde réel, j’ai peur que ce ne soit encore nécessaire, malgré les inquiétudes que ça génère.

[4J’entends d’ici les cris d’orfraie avec cette expression, « personnes valides ». Je sais qu’il existe plein d’autres façons de dire « personnes sans handicap », mais je les oublie toujours, et aucune n’est aussi rapide à dire/écrire. Mes excuses par avance si je vous froisse.

[5Un jour je vous raconterai le soulagement que j’ai eu à découvrir que je n’étais pas spécialement maladroit ou de mauvaise volonté pour faire des choses : j’avais simplement plus de difficultés pour certaines choses. Le jour où je l’ai réalisé, j’ai cessé de culpabiliser.


Commentaires

    • 29 juillet 2012

    C’est très bien dit (et ce n’est pas du tout confus.)

    Là où je travaille, le soucis de l’accessibilité est un réflexe et on est à l’aise autour des handicapés. Quand on a dû préparer l’arrivée d’un collègue en fauteuil roulant, il y a un aspect qui a réuni tout le monde : paver un chemin du fond du parking jusqu’au trottoir de la route. Nous on l’empruntais tous les jours pour aller à la cafette dans une autre partie du campus, mais en fauteuil roulant, il était hors de question de traverser un chemin de terre ou de boue les jours pluvieux. On a loué un camion, récupéré chez un collègue un large reste de briques auto-bloquantes et tous les jours, à la pause de midi, on posait des briques. Il y avait nous, ceux qui sommes à l’aise avec les handicaps, et les autres, ceux qui partageaient notre bâtiment mais qui avaient un autre boulot. Je crois qu’ils ont mis les mains à la pâte un peu par obligation, mais c’était au début. On allait vite et on s’amusait bien. On faisait quelque chose d’utile et d’extraordinaire. Un collègue à construit une rampe en bois. Avec du bois comme celui d’un bateau. Il l’a vernis. Puis il a fabriqué une pancarte ; on a nommé notre chemin au nom de notre futur collègue, et on l’a vernie. On était pas peu fier, tous —nous, et les autres. Et à son arrivée notre collègue était touché. Et nous aussi. On avait œuvré pour lui, et ce faisant, tout le monde s’était préparé à son arrivée.

    Répondre à koalie

    • 29 juillet 2012

    Bonjour,

    Je suis handicapé et travaille dans le Web (c’est pour ça que je suis abonné à votre excellent blog).
    Malheureusement les choses ne sont pas encore aussi roses, au moins en province.

    1/ vous devez savoir que la majorité des handicaps ne se voient pas : surdité, handicap psychique (dépression, trouble bipolaire, schizophrénie)... Et donc qu’il n’impliquent pas d’aménagement de poste de travail

    2/ les structures publiques spécialisées existent (Cap Emploi, Execo...) mais d’après mon expérience elles sont débordées ou dans l’attitude "fonctionnaire".

    3/ le conseil que l’on m’a donné et qui a été confirmé dans mon expérience est de ne pas mentionner le handicap sur le CV. J’ai été recalé, notamment dans une grosse agence Web de province, sûrement à cause de ça.

    4/ il existe d’autres aménagements de poste qui sont durs à mettre en oeuvre car pas dans la culture française : une partie du temps de travail en télétravail, temps partiel...

    5/ au final, je ne suis pas représentatif mais voici mon expérience personnelle vis à vis de l’emploi en tant qu’handicapé :
    * je suis diplômé d’une grande école généraliste parisienne
    * j’ai un Bac+3 (licence) en webmastering
    Je suis resté 1 an et demi au chômage, habitant pourtant dans une assez grande ville de province connue pour sa haute technologie et sa faculté.
    J’ai trouvé un emploi aidé où je suis rémunéré 1/4 de ce que mes collègues de promotion de Paris sont et 1/2 de ce que mes collègues de licence.

    Vous avez quand même raison sur le fait que les handicapés sont en général sous diplômé par rapport à la moyenne.
    Mais étant personnellement "sur"diplômé, on m’avait dit que ce serait facile de trouver un emploi.
    Ce n’a pas été le cas.

    Répondre à un handicapé de province

  • « Handicapé de province » : oui, je n’ai pas non plus dit que tout est rose, vous avez raison de le souligner.

    J’ai pris peur aussi quand on m’a dit que le dossier, une fois à la MDPH, ne serait fini de traiter qu’après 6 à 8 mois. Quand on voit le baroud du public quand la Sécu prend deux semaines !

    Certains handicaps ne se voient pas mais sont assez facilement gérables (vous parlez de surdité, notamment, qu’on gère très bien dans ma boîte). Le handicap mental, par contre, ça reste un des gros blocages, et là-dessus je n’ai malheureusement pas de retours concrets (la plupart de ce que je sais vient de mon activité, et l’accessibilité web est plus technique que cognitive la plupart du temps).

    Méfiance avec la distinction Paris/Province, par contre. Des tas de boîtes font l’effort, Paris et Province confondus, et des tas de boîtes ne savent pas/ne veulent pas, Paris et Province confondus là encore.

    Je pense que vous êtes bien plus représentatif que vous ne le croyez, notamment sur l’aspect rémunération, et j’espère que tous ces témoignages aident à faire avancer les choses : ce n’est pas normal d’être un salarié de seconde zone.

    Répondre à Stéphane

  • Stéphane :
    Merci pour votre réponse.

    Oui, je n’avais pas parlé de la MDPH pour avoir la RQTH.

    Les délais pour une première demande peuvent aller dans mon département (pourtant bien équipé en services publics et "riche") de 7 à 11 mois. En plus, la RQTH n’est pas accordée pour une longue période, surtout chez les jeunes : 2 ans.

    Concernant le handicap "mental", faites attention, ne confondez pas les 2 : handicap mental (QI inférieur à la moyenne, retard de développement) et handicap psychique (dépression, trouble bipolaire, schizophrénie, trouble de la personnalité borderline...). Le handicap psychique concerne 3% de la population si on ne prend pas en compte la dépression (je ne connais pas la part de dépressifs qui sont reconnus comme handicapés).

    Vous devez savoir aussi que les entreprises ne "récupèrent" que les handicapés les moins sévèrement "touchés", ceux orientés vers le milieu ordinaire.
    Les MDPH oriente les autres vers les ESAT (aide par le travail) et les EA (entreprise adaptée, anciennement "ateliers protégés").

    Répondre à un handicapé de province

    • 4 janvier 2014

    bonsoir a tous,
    je suis en terminal ressource humaine et je réalise une étude sur l’emploie des handicapées dans une entreprise
    pourriez vous me donner quelque information svp
    dans un premier temps je n’ai pas réussi a trouver le nom d’une organisation qui n’emploi pas de salariés handicapés
    merci d’avance
    cordialment

    Répondre à marie

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