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Le silence de Malka

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Un article de Stéphane

Publié le avril 1998

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Cet album est inspiré en partie au scénariste Jorge Zentner par une anecdote que lui a racontée sa grand-mère, immigrée juive en Argentine, et par le souvenir de ses tresses rousses, qu’il a données au personnage de Malka.

Le rabbin (© Pellejero et Zenter - Casterman)Loin d’être une simple histoire romancée racontant la migration vers l’Amérique du Sud des Juifs voulant éviter les pogroms, cet album nous plonge au coeur de la tradition religieuse juive. L’émigration n’est d’ailleurs qu’évoquée dans une tête de chapitre : des gens entassés sur un bateau, et Malka souriant légèrement... Ce qui prédomine, dans cette histoire, c’est la présence discrète mais constante qu’on prête à Dieu.

En se perdant dans un orage, le grand-père de Malka, Zelik, écrit de ses pas, sans le savoir, le nom imprononçable. Le prophète Elie lui apparaît alors, et vient lui donner la clé de la création d’un Golem, afin que sa famille ne meure pas de faim. On fait passer le Golem pour un autochtone muet, pour ne pas alerter le commun des mortels (y compris la famille) sur l’intervention divine. Mais le Golem devient fou, et tue sans discernement avant de s’enfuir.

Apprentis-sorciers (© Pellejero et Zenter - Casterman)

Ce qui est fascinant dans cet album, c’est qu’on sent de façon presque palpable la différence que peuvent faire les Juifs entre eux-mêmes et les Goyim. Pour schématiser, disons que les premiers savent que l’essence divine est partout, alors que les seconds ne se doutent de rien. (Ainsi de cet Argentin qui se fait cirer les chaussures par Elie !) On n’est finalement pas très éloigné dans cette histoire de l’approche de certaines sociétés "primitives", qui considèrent la magie comme un aspect du quotidien comme les autres. D’ailleurs, une sorcière/guérisseuse fait tout naturellement son apparition, et sa médecine profane, qui a beau surprendre la famille de Malka, est efficace et reconnue comme telle. Le surnaturel côtoie le naturel, plutôt que de s’en distinguer comme nous aurions tendance à le penser.

Le traité graphique est superbe, on ne le répétera jamais assez, les couleurs sont chaudes, palpables, et donnent une réelle texture aux matières et aux êtres. Les souvenirs, comme souvent, obéissent à une convention visuelle spécifique. Le noir et blanc est cependant limité aux séquences où un personnage raconte le passé. Les souvenirs eux-mêmes sont estompés, les couleurs se font plus claires, semi-transparentes, car ce qu’on se rappelle est perméable à la réalité présente. L’encrage est très juste, il n’exagère jamais, et chaque image est construite, mise en scène, plus finement que dans nombre d’albums.

Tu as le silence (© Pellejero et Zenter - Casterman)Le côté "moral" de l’album n’est pas en reste : d’abord, on y lit un rappel de la toute-puissance divine. C’est Dieu qui crée, et l’homme qui veut à son tour créer l’homme devient impie ; il sera donc châtié. Pourtant ici c’est Dieu par la voix d’Elie qui encourage Zelik à fabriquer le Golem. La raison de la fin tragique du "créateur" Zelik, c’est peut-être l’intervention de la magie : Dieu est donc trahi, puisque la foi des hommes se détourne de lui et va puiser aux sources profanes. La grande leçon sans doute de cette histoire vient d’Elie (encore !) : ta force, c’est ton silence. J’y lis un des aspects saillants de la culture Juive : silencieux mais déterminés, le corps soumis mais le regard accusateur...


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