nota-bene.org > 36 15 ma vie > L’amplitude de la manche

L’amplitude de la manche

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 22 mai 2014

URL courte : http://nota-bene.org/996

0 commentaire

Un souvenir qui ressurgit au coin d’une page de livre, et que je peux bien vous raconter, il y a prescription, depuis le temps ; et puis on est entre nous.

Elle connaissait tout le monde dans l’entreprise : si j’ai bonne mémoire elle était en famille avec un important de l’endroit.

Nous étions dans les réserves ; on l’aurait su même les yeux fermés. L’air était plus frais à cet endroit du magasin, et sentait la poussière. Pas celle du dimanche quand on époussette le chiffon, celle, lourde de terre et de ciment, industrielle, qui est restée dans le nez en traces noires quand la journée finit.

On avait des t-shirts fournis par la boîte. Je croyais encore que c’était un genre de promotion sociale, un avantage en nature : ne pas apporter son propre t-shirt, être habillé par l’entreprise. Évidemment nous étions des hommes-sandwiches, nous portions la marque sur le dos, y compris sur le chemin du travail. Malin.

Ces vêtements avaient l’amplitude de la fin des années 80 : t-shirts unisexe, sans grande forme, épais — et donc très chauds en août mais qui nous protégeaient quand nous heurtions nos dos aux étagères dans les réserves. Bleu marine, c’est ça : bleu marine.

Les grandes manches amples laissaient s’évaporer la transpiration des bras, pas celle du dos, qui collait et nous faisait des traînées blanches immenses sur le coton bleu marine.

Cette jeune femme, quant à elle, venait avec moi prendre en réserve un gros objet que j’ai oublié. Elle tend le bras vers moi et une précieuse seconde me laisse voir un sein libre, défi arrogant à la pesanteur, par sa large manche, sein que le souvenir rend forcément parfait.

Oh, certes, vous allez me dire qu’on voit des seins à tous les coins de pages, sur le web et dans la presse (une pensée pour le racolage des revues de santé et de psychologie, qui finalement font comme tout le monde et tapent au bas-ventre). Mais celui-ci, dans une jeunesse où j’avais peu fréquenté l’objet, qui se tenait si près de ma présence, à portée d’un bras qu’il aurait suffi de tendre, reste dans ma mémoire.

Elle avait fait une pause, courte pause d’une seconde. Peut-être qu’elle aurait voulu que je tende le bras.

On ne saura jamais, et ça aussi rend le moment précieux.

(Cette note en hommage à François Morel dont je viens de finir Les habits du dimanche, subtile —et fort bien vue— reconstruction de la jeunesse masculine).


Commentaires

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Tous les liens sortants comporteront un attribut rel="nofollow". Merci de ne pas spammer.

Ceci est la version Bureau Afficher la version Mobile