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La kalashnikov met tout le monde d’accord

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 14 janvier 2015

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7 commentaires

On peut dire merci à l’inventeur de la kalashnikov, quand même, sans qui rien de toute cette belle énergie française n’aurait pu éclore.

Pendant quelques jours, on n’aura pas entendu de remarques antisémites.

Pendant quelques jours, Marine Le Pen a ressenti plus fort son hérédité (ça doit faire du bien, non ?) [1], Valérie Pécresse nous a fait rire comme à son habitude (ah tiens finalement rien n’a changé).

Pendant quelques jours, on a pris du recul sur l’apologie du blasphème qui donne d’un côté un blanc-seing à Charlie, et sur la liberté d’expression qu’on questionne d’un autre côté face à l’antisémitisme de Dieudonné. Je me permets juste de hasarder qu’il y a quand même une différence entre critiquer plus ou moins maladroitement la religion et l’incitation à la haine raciale [2]. Mais au moins on y aura réfléchi. En tout cas moi, j’y aurai réfléchi, qui habituellement suis davantage dans la course à l’échalote que dans l’épistémologie [3].

Pendant quelques jours, les gens vont acheter la presse, qu’on dit moribonde ; se féliciter que les concurrents se soutiennent et s’entraident (si ça ce n’est pas un idéal de gauche, hein ?).

Pendant quelques jours on aura pu se lâcher sur l’humour noir, presque autant que les Belges que j’admire pour ça.

Pendant quelques jours, tous les commentateurs politiques auront pu gloser sur le sens profond du verbe être : « Je suis Charlie, » « Je ne suis pas Charlie, », et « la jeunesse se reconnaît dans tel slogan » par-ci, et « Je suis mulsulman, je suis juif, je suis flic » [4] par-là.

Pendant quelques jours on va prendre conscience que les mosquées sont souvent moches, ici cave, là entrepôt (Vendôme) réutilisés, si possible non ostensibles parce que ça emmerde un peu les municipalités, tandis que les temples des autres religions sont quand même vachement présents dans le paysage. L’antériorité historique n’explique pas tout. Les attaques contre les mosquées se seront multipliées ces derniers jours, malheureusement mille fois moins condamnées publiquement que tout le reste. L’habitude a la couenne dure [5].

Pendant quelques jours, on va sourire aux musulmans au lieu de les regarder de travers. Toujours ça de pris. Et aux bonnes sœurs aussi, tiens, y’a pas de raison ! Pendant une bonne partie de ma vie, j’ai été farouchement anti-clérical. Maintenant, je reconnais que les religions ont été un facteur d’éducation quand on n’éduquait pas à l’école, de loi avant les lois, de stabilité et de cohérence sociale avant que la société civile ne soit suffisamment construite pour assumer ce rôle. Et puis si ça sert de béquille aux gens qui n’ont pas la force d’affronter le néant spirituel [6], grand bien leur fasse tant qu’ils ne me font pas chier avec ça.

Pendant quelques jours (puisque je parle de « faire chier »), dans mon petit foyer nous avons parlé très crûment aux enfants et leur avons permis de parler crûment, fait bouger les lignes et réfléchi à ce qui est permis dans la transgression, la politesse et les registres de langue dans l’éducation que nous leur donnons.

Pendant quelques jours on va se dire bonjour dans les kiosques bondés. De toute ma vie je n’avais pas vu ça, mais ce matin… chez mon kiosquier, on rigole, on s’apostrophe : « Y’a plus de Charlie ! — Ah bon merci, bonne journée à tous hein ! » Pas un triste « Messieurs-dames » lâché dans un souffle comme par obligation par les gens de plus de cinquante ans, non : les clients sortent en lâchant jovialement à la cantonade « Bonne journée tout le monde ! »

Et pendant quelques jours on a bien rigolé, c’est toujours ça de pris.

Comme quoi, on peut remercier Mikhaïl Kalachnikov (1919-2013), créateur de l’AK-47, dit Kalachnikov [7] : à l’extrême opposée de ce qu’ils ont souhaité, l’obscurantisme aura reculé, l’espace de quelques jours. On verra ce que ça durera. Comme on dit en France : inch’Allah.


Notes

[1Une pensée pour les Têtes Raides et leur si bien trouvé « front si étroit et tellement national. » Je me prends à chantonner beaucoup les Têtes Raides, ces derniers jours ; c’est sans doute révélateur. Notez que je chantonne aussi beaucoup le générique de Fraggle Rock ; ouais non finalement, ça ne veut rien dire.

[2Bien que, bien que. Ce terme même de « haine raciale » devrait changer, peut-être, dans un sursaut de politiquement correct puisque de races, point.

[3J’ai toujours rêvé d’utiliser ce mot. Je ne comprends rien mais vous avouerez que ça fait vachement classe.

[4Notez que ça fait quand même beaucoup pour un seul homme (ou une seule femme, ce n’est pas le moment d’être misogyne).

[5Moi j’ai grandi dans la France de 1970, celle qui disait « les bougnoules » pour les maghrébins, et « les négros » pour les noirs. Je suis donc à peine surpris, vu la tradition coloniale reprise à la volée par le poujadisme qui fait la passe au lepénisme.

[6Je parle souvent de « spiritualité laïque, » autrement dit de tenter de s’élever dans le respect des autres sans le secours de la religion. Il faut aussi affronter l’idée de la mort sans garantie de réconfort, par exemple.

[7Mise à jour : j’ai appris à l’instant grâce à Julien qu’on dit kalachnikov et pas kalashnikov. Biffez votre écran pour corriger SVP.


Commentaires

    • 14 janvier 2015

    J’ai toujours dit "LE" kalachnikov.
    Parce que c’est "UN" fusil (d’assaut).

    Répondre à No’

    • 14 janvier 2015

    No’ : J’ai toujours dit : "LA" K-47

    Et voilà, la belle unanimité de ces derniers jours est brisée, c’est de ma faute !

    Répondre à Sophie

    • 14 janvier 2015

    « Bien que, bien que. Ce terme même de « haine raciale » devrait changer, peut-être, dans un sursaut de politiquement correct puisque de races, point. »

    Oui mais « haine ethnique », si t’es un poil dyslexique comme moi, c’est une torture à dire !

    Répondre à Franck

    • 15 janvier 2015

    Religion comme « béquille », « pas la force », « sans le secours ».
    Ça m’attriste que l’on considère (trop) souvent la religion de cette façon négative, et souvent lorsqu’on est athée ou « non-croyant moyen » finalement (comme dans français moyen). Dans un registre tout autre, ça me fait penser à « tomber/élever dans le domaine public ».

    Répondre à Emmanuel

    • 15 janvier 2015

    Emmanuel : ça m’attriste de t’attrister. Je suis tout ouvert à une définition plus positive.

    Répondre à Stéphane

    • 16 janvier 2015

    Stéphane : un soleil au fond du cœur, là comme ça, c’est ce qui me vient de plus immédiat sourire Sinon tout le reste ça se discute autour d’un bon verre. Et puis avec le prénom que je porte la question se pose régulièrement sourire Ce sont toutes les saloperies que les hommes font avec les textes (et en leur nom) qui fichent tout en l’air.

    Répondre à Emmanuel

    • 9 février 2015

    «  haine ethnique  »  : atteinte à l’humanité de quelques-uns sur la base de critères arbitraires  ?

    Répondre à Olivier G. ☃

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