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Dans la rue

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Un article de Stéphane

Publié le 24 juin 2003

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Une fois par jour au moins (souvent plusieurs), je marche dans la rue assez longtemps pour déclencher une "pensée automatique". Un peu comme un rêve éveillé. Tentative de description de la pensée informelle.

Je marche dans la rue.

Chaque fois c’est pareil, je suis seulement à moitié attentif (par réflexe de survie) à ce qui m’entoure, à moitié ailleurs, dans tout ce qui m’occupe et qu’on résume toujours d’un banal "monde intérieur".

Je ne suis plus vraiment là, plus vraiment en train de marcher. Ce que souvent mes proches prennent pour de la distraction se rapproche plus d’une transe. La respiration devient régulière, les sons des voitures s’atténuent (et pas nécessairement à cause du walkman), les lumières et les ombres se confondent, je ne sais plus dire si je vois des nuances de gris, comme si je voyais en noir et blanc, ou les couleurs vives des tenues d’été. Je ne vois d’ailleurs plus en continu. Mon pas devient automatique, à tel point que je me suis déjà endormi en marchant, et c’est à mi-chute que je me suis réveillé...

Alors toutes les pensées m’assaillent, tous les articles pas encore écrits (peut-être même que je ne les écrirai jamais, on n’a que quelques minutes vraiment libres par jour...), les pensées sans importance, celles qu’on voudrait noter, celles qu’on veut oublier... Les gens, les souvenirs de visions, d’odeurs, de sons...

Je pense à Manu Larcenet et à son dernier album, Le combat ordinaire, qui n’est pas pour rien dans ma reprise de nota-bene.org. C’est l’envie d’écrire une critique de cet album qui a motivé la reprise.

Je pense à mon travail du jour, ce que je n’ai pas fait, ce qui m’a agacé, fatigué, usé, amusé aussi. Marcher c’est un sas, un no-man’s-land entre la frustration du monde tangible du travail et celui non moins tangible de la vraie vie hors du travail, entre la tension et la non-tension, quelque part. Un exercice zen. J’ai bien essayé, pour gagner du temps, de ne pas prendre le RER, d’éviter l’attente et les changements, en prenant la voiture. Mais non. La voiture est un prolongateur de stress. Je rentre alors énervé à la maison, et je suis invivable.

Je pense à Paul Auster, à ma critique qui n’est que là [1] du Book of Illusions, et qu’un jour je dois écrire. Au Red Notebook que je suis en train de lire, et qui correspond tellement à ce que je ressens de l’écriture : "Je me demande souvent pourquoi j’écris. Ce n’est pas simplement pour créer de belles choses ou raconter des histoires divertissantes. On dirait que c’est cette activité qui me maintient en vie. Je me sens mal quand je n’écris pas. Ce n’est pas que l’écriture m’apporte énormément de plaisir, mais ne pas écrire est pire." [2]

Toujours des critiques. Comment parler de livres qui sont pour moi des éléments fondateurs de ma personnalité, de ce que je suis devenu ? Par exemple, comment résumer ou dire du bien de Quelques jours avec un menteur d’Etienne Davodeau ? Ça fait quatre ans que j’essaie sans succès. Trop d’affect sans doute.

Et puis bien sûr exprimer des avis éclairés sur tout (quelle présomption). Tant de choses à dire et si peu de courage pour les écrire. Oh ce n’est pas faute de temps, mais de priorités sans doute. Plus facile le soir venu d’écrire des mails, de passer deux heures à ricaner sur IRC, de prendre l’apéritif en regardant les oiseaux jouer avec les courants d’air...

Parfois quelque événement vient rompre la rêverie.

A l’instant je regarde une dame tenir une petite fille par la main, et pousser devant elle une poussette vide. Je souris pour rien : c’est comme si la petite desserrait le frein de sa voiture pour marcher à côté et la laisser sans conducteur ni passager.

Ou un coup de klaxon me ramène à la réalité. Ou la traversée d’une rue, qui m’arrache cruellement quelques secondes à la transe.

Rentrer chez soi, enfin. Se dire que demain on pourra reprendre le flottement. Et se promettre de décrire ce sentiment unique, dans un premier pas vers la réécriture, exercice vital et structurant.


Notes

[1L’auteur de l’article, d’un index accusateur, montre sa tête

[2"I often wonder why I write. It’s not simply to create beautiful objects or entertaining stories. It’s an activity I seem to need in order to stay alive. I feel terrible when I’m not doing it. It’s not that writing brings me a lot of pleasure - but not doing it is worse" (Interview with Larry McCaffery and Sinda Gregory, in Paul Auster, The Red Notebook, Faber & Faber)


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