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Argumentation en berne

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Un article de Stéphane

Publié le 4 décembre 2015

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C’est l’histoire d’un mec qui a grandi dans un pays où on discutait sans se battre.

Depuis un mois je m’informe, je profite d’être dans un pays où on a quand même la liberté de la presse, la liberté d’expression, pour lire tout ce que je peux, tâcher de comprendre, ne pas me laisser abuser par la chasse aux sorcières (ne pas confondre militant écologiste et terroriste, ne pas confondre fumeur de shit et anarchiste violent [1]).

Je fais de la politique de canapé [2] : je n’ai jamais été très actif, à part quand j’étais étudiant, pour des causes strictement étudiantes. Je ne suis pas un militant, j’ai des petits combats sans importance pour le reste du monde [3], j’essaie de faire bonne figure au quotidien, en souriant et en disant bonjour, en allant remerciant chaleureusement le boulanger arabe-avec-son-accent-arabe pas loin de la maison, parce qu’en ce moment quand tu as l’air arabe tu as déjà fait la moitié du chemin pour le délit de sale gueule.


Je ne sais pas me battre, je ne sais pas me comporter devant la violence autour de moi, parce que je ne me suis jamais battu et que j’ai toujours évité d’être au milieu des gens qui se battent. Alors je témoigne mais ce n’est pas suffisant : j’aurais dû agir, je le sais, mais je ne sais pas faire, et je n’en suis pas spécialement fier.

Et je m’entends dire « Quand ça t’arrivera, personne ne sera là… » Ça pourrait même finir par être bien fait pour ma gueule, ce retour de karma.

Dois-je me défendre en disant que je ne vois que d’un œil, que je suis terrorisé par le risque de conflit physique parce qu’au premier gnon je serais aveugle dans la rue ? non, ce serait me faire plaindre et j’entendrais que ça n’excuse pas mon inaction.


Il y a un mois, peu avant les attentats, j’ai été pris à parti par une féministe qui m’a incendié parce que je relayais une jolie phrase. Elle finit par comprendre que je ne suis pas de ceux qui lui rentrent dedans, et ponctue d’un « mais ne compte pas sur moi pour m’excuser ».

Je veux comprendre sa colère, j’indique que maintenant j’écouterai ce qu’elle a à dire, je la suivrai sur le réseau social. Elle me l’interdit, me demande de la bloquer sur ce réseau (donc ne plus voir ce qu’elle écrit), et elle n’oublie pas en passant de me résumer d’un « quand on te dit non ça veut donc dire oui ». Rhétorique de la culture du viol, sous-entendu profondément choquant à mon égard.

Dois-je me défendre en expliquant que j’ai travaillé à l’égalité homme-femme chaque fois que j’ai pu dans ma vie ? Au mieux on me répondra sans doute simplement « Et quoi ? Tu veux une médaille ? »

C’est con, parce qu’en toute sincérité j’essayais de comprendre et d’être le plus respectueux possible.


Ce matin encore je vois deux personnes, à peu près de la même sensibilité politique, débattre sur le futur des jeunes qui ont été mis en garde à vue après la manifestation interdite à République le 29 novembre. Finiront-ils par le militantisme ou par le découragement ? La discussion glisse, et finit par un « je t’emmerde ».


Ce que je vois en ce moment, c’est ça :

  • d’un côté, la violence de jeunes endoctrinés qui croient se battre pour une religion dont les enseignements sont, à ce que j’en comprends, du côté de la tolérance, et qui sont les jouets de gens politiques manipulateurs et territorialistes ;
  • d’un autre côté la violence d’un gouvernement qui reprend à son compte une approche draconienne qu’il reprochait à l’extrême-droite, et même ses formules (« la sécurité est la première des libertés »), qui part en guerre parce qu’il faut bien faire quelque chose pour rassurer les électeurs [4] ;
  • d’un autre côté la violence d’une police qui a fait plus d’études que celles des générations précédentes et qui retrouve malgré cela des réflexes d’abus de pouvoir et de violence trop rapide proches de la police gaullienne (et je n’ai rien dit de la police municipale qui est déjà armée de flashballs chez nous, ni de l’idée de les armer encore mieux, ni des bavures qui vont très probablement arriver) ;
  • enfin la violence des gens souvent militants, chez qui j’espère trouver de la lumière, des enseignements, un réconfort peut-être, de la fraternité, et qui sont tellement énervés qu’ils tirent tous azimuts (avec des mots [5]) même sur ceux qui veulent les écouter et discuter avec eux.

Alors voilà, je me fatigue d’être gentil et diplomate, d’essayer de comprendre, de vouloir être humain comme je le peux, de m’excuser. J’en ai marre. Que nous reste-t-il à faire, nous autres gens normaux, pauvres cons de petits bourgeois ? Vous regarder vous entre-tuer sous l’œil réjoui des extrémistes de tout poil, peut-être ?

Vous savez quoi ? Je vais rester au chaud dans ma baraque, me débrancher des réseaux sociaux et fermer ma gueule. Vous avez gagné, réjouissez-vous.


Notes

[1Tout n’y est pas mais c’est éducatif d’aller lire ce qui se recense sur le wiki de la Quadrature du Net.

[2Oui j’ai trouvé ça hier soir, je recycle parce que je ne suis pas très intelligent.

[3Je ne sais pas si tu connais Paris Web ? Non ? Bin tu vois, rien d’important.

[4Chapeau à Dominique de Villepin (voir son intervention à Ce soir ou jamais le 26 septembre 2014 par exemple) et Noël Mamère, qui a voté contre l’état d’urgence, de ne pas suivre le mouvement. Vous allez me dire qu’il faut bien faire quelque chose, et non je n’ai pas la solution, mais des gens qui se vantent de faire un très bon chiffre en ventes d’armes ont beau jeu de s’étonner ensuite que des gens s’en servent.

[5Je me sens obligé de préciser, preuve que le langage est chatouilleux ces temps-ci.


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