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000, permis de cligner de l’oeil

À propos de cet article

Un article de Stéphane

Publié le 18 mai 1999

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8 commentaires

Le 5 mai dernier, j’ai déposé mon dossier de demande de visite médicale pour proroger mon permis de conduire. J’ai donc pu avoir encore une fois les honneurs d’une série de séances à la Kafka du plus bel effet !

mercredi 5 mai

Je dépose mon dossier de demande de visite médicale pour proroger mon permis de conduire. Parce que, sache-le, ami lecteur, une personne dont un oeil est défectueux doit repasser tous les cinq ans une visite de contrôle, faute de quoi elle est en infraction, puisqu’elle conduit sans permis valide.

J’avais un peu oublié, la visite aurait dû se faire en novembre. Bon, six mois en infraction, c’est pas important, si ? Et puis, ça flattait mon petit côté rebelle prop’sur lui ! Il faut dire qu’inconsciemment je me battais avec une idée saugrenue du législateur (comme on dit pudiquement quand on veut éviter de dire "énarque"), qui veut qu’un borgne a un permis à vie, mais qu’un type qui ne voit pas d’un oeil doit se faire visiter tous les cinq ans.

Je dépose donc mon dossier à la Préfecture. Bonjour Madame, que je dis tout poliment. La bonne femme derrière son comptoir m’accueille comme une administrative sûre de représenter l’Etat Français : digne, ferme, pas trop sourire.

Bon. Je lui demande un récépissé, parce que j’aimerais continuer à conduire sans être en infraction. Elle me dit qu’il y a une tolérance d’un mois, eu égard au temps que prennent les rendez-vous à se prendre (oui, je sais, cette phrase sonne bizarrement, mais réécris-la, ami lecteur, et renvoie-la-moi).

Elle lorgne sur la date : "Novembre ?! Ah bin non, là faut pu conduire."

Je dis : "Mais je fais quoi, alors ? Je suis déjà venu jusqu’ici en train."

Et elle : "Ben oui, faites ça, prenez le train !"

Je comprends mieux pourquoi elle est dans une bulle de plexiglas, ma servicepubliqueuse. Je commence à ronger mon frein, parce que fin juin je dois déménager, ça promet d’être commode ! Je vais devoir attendre un mois sans conduire, pourvu au moins que la visite ait lieu avant fin juin !

lundi 10 mai

Je bous d’impatience. Presque une semaine de passée, et toujours pas de convocation. Je retourne donc à la Préfecture. Je m’adresse au même guichet. La bonne femme à l’accueil : "Je crois qu’elle est partie manger, peut-être que vous attendez pour rien." Connasse ! Tu aurais pas pu me le dire il y a dix minutes, quand tu m’as dirigé vers son guichet ? Elle n’est pas derrière une bulle de plexiglas, je suis en train de prendre mon élan pour la mordre à la jugulaire (j’ai vu faire ça chez les lions, je m’entraîne tous les soirs devant ma glace en prévision de mes promenades dans les couloirs de l’administration), quand elle s’écrie : "Tenez, la voilà ! Hé ben Yvette, t’étais pas partie manger ? Ben je croyais.". Elle a gagné un répit, mais qu’elle fasse gaffe. Y discute plus Raoul !

Rebonjour à la dame de la semaine dernière. Je lui explique que j’ai VRAIMENT besoin de conduire, et que j’ai donc VRAIMENT besoin de son papier. Mais je reste poli, hein. Je souris et je dis s’il vous plaît. Elle commence par feindre l’inconnue : "Ah ? On s’est vus la semaine dernière ? (voix traînante sourire AaaaAAaah ? M’rappelle pas." Je dois donc lui réexpliquer ce que je lui ai laissé, et pourquoi —ah oui, j’oubliais qu’à chacun de mes passages, dès que je parle de visite médicale, une de ces dames s’exclame : "Ah, c’est pour un permis poids lourd ?" NAAAANN !

Bref. Elle finit par m’expliquer qu’elle reçoit les dossiers entre midi et deux, hein, mais c’est juste pour rendre service aux collègues qui sont parties manger. Bon, je peux les voir ? Ben non, elles sont justement parties, devinez quoi. Je reviens donc à deux heures ? Je.

Deux heures plus tard, je reviens à l’accueil. La grognasse met prudemment sa main devant sa carotide, et m’annonce que c’est au premier étage, porte 132. Elle m’appelle l’ascenseur (parce que ce n’est pas une Préfecture, c’est Fort Knox, ce boui-boui, en plus ?). J’arrive au bureau 132, où l’on me ouic’estpourquoite, et où je ressers ma petite bafouille que j’ai eu le temps d’apprendre par coeur, vous pensez, quatre fois en deux heures. La dame me laisse finir, et me dit : "Ah, ça, c’est porte 133."
Moi, venimeux : "Vous devriez peut-être le dire à votre petite camarade de l’accueil."
Elle, stoïque : "Oui, ben on lui a déjà dit."
Bon, les réceptionnistes sont donc partout aussi capables...

Je frappe porte 133. On commence par ne pas m’entendre. Plan numéro deux : frapper et entrer sans attendre. Boum. Me voilà dans la place. "C’est bien ici, pour la visite du permis de conduire ?" Oui, oui, c’est bien ici. La dame, après une nouvelle salve d’explications, me fait à grand peine une malheureuse photocopie, et me dit, timbre dateur à l’appui : "De toute façon, ce papier ne vous sert à rien." Tu te rends compte ! Elle fait d’abord la photocopie, et quand tu es enfin en possession du Graal, elle te le réduit en poussière ! Et d’en rajouter dans le harcèlement : "Vous ne nous avez déposé ça que le sept, hein, vous avez traîné." Moi, la colère recommence à m’envahir comme Woody Allen la Pologne quand il entend Wagner : "Donc si je comprends bien, il faut deux jours à un papier pour monter un étage, ici ?" A ce rythme-là, je passe ma visite quand ? Elle m’annonce maintenant un délai de deux mois !!! Non mais pincez-moi, je rêve !

Tu penses bien, ami lecteur, que je sors ravi et enchanté de toute cette bonne ambiance.

lundi 17 mai

N’y tenant plus, je descends au bureau où les médecins font passer la visite —ah oui, parce que tiens-toi bien : je travaille juste au-dessus ! Le monde est petit, non ?

Je tombe sur une secrétaire, derrière la porte marquée "Visites médicales, permis de conduire" qui se dépêche de me dire que ce n’est pas le bon service (tu notes, hein ?), et que je dois revenir demain. Bon, je ne cherche plus à comprendre les arcanes de ceux qui nous sont censés nous servir et dont en fin de compte nous sommes prisonniers.

mardi 18 mai

Gloria in excelsis deo et toutes ces sortes de choses ! Figure-toi que la dame qui fait la secrétaire de la commission médicale, je la connais de très loin, on se voyait sur le marché il y a deux ans. Bref, elle me dit qu’elle ne me promet rien, mais que si un patient ne vient pas, je prendrai sa place. Ben voilà, je n’en demandais pas plus, moi !

Ce mardi 18 mai, mon karma m’a remercié d’avoir été gentil avec une dame il y a deux ans, et d’avoir bien tout gentiment parcouru mon chemin de croix.

Non mais franchement, hein, franchement ?


Commentaires

    • 2 décembre 2003

    Absolument excellent S t e p h. C’est toujours dommage que cette hilarité se fasse au détriment de celui qui écrit mais cela ne m’étonne pas triste. Cela me fait penser aux problèmes de Daniel Glazman lorsqu’il a voulu monter sa boite ! Du grand art sourire. En plus, je ne te connais pas mais j’ai les mêmes expressions pour désigner ces chers dames. Merci pour cette hilarité S t e f (chiant à écrire ton pseudo tout de même sourire.

    Répondre à Nicolas

    • 2 décembre 2003
    • en réponse à Nicolas

    Il y a assez peu de "détriment", finalement.

    On le raconte aussi en se donnant le beau rôle, celui du toréador, si tu veux sourire

    Répondre à Stéphane

    • 20 novembre 2009

    un borgne a un permis à vie, mais qu’un type qui ne voit pas d’un oeil doit se faire visiter tous les cinq ans.

    euh c’est quoi la différence entre un borgne et qqn qui ne voit pas d’un oeil ?
    Pour wikipedia, ça semble être la même chose, non ?

    Répondre à Laurent

    • 23 novembre 2009
    • en réponse à Laurent

    Je suppose qu’ils font la différence parce qu’un œil crevé c’est mécanique, alors qu’une cataracte c’est une pathologie.

    Répondre à Stéphane

  • UNE QUESTION POUR UNE PERSONNE PROCHE IL A ETE AGRESSER DONC IL N A PLUS D OEUIL DU COTE GAUCHE DONC IL NE DOIT PAS FAIRE SA VISITE TOUS LES CINQ ANS ?

    Répondre à AWA13

    • 2 août 2010
    • en réponse à AWA13

    Sincèrement je ne sais pas, vous devriez vous adresser à la préfecture dont vous dépendez...

    Répondre à Stéphane

    • 13 août 2011

    Je me suis dit que j’allais lire un peu ton blog, et franchement ce billet me rappelle quelques visites douloureuses dans les administrations ....

    En tout cas, j’aime beaucoup comment c’est raconté, je m’y crois presque. sourire

    Si si.

    Répondre à cyberbaloo

  • Hé hé hé... Tu déniches quand même un billet qui a douze ans. Je suis moins... incisif maintenant. J’ai dû vieillir sourire

    Répondre à Stéphane

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